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Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 20. L'Affiche fin-de-siècle

La représentation du chanteur de charme et du scieur à travers les affiches de café-concert

Author: Carol Gouspy
Published: December 2007

Abstract (E): Although the poster form appeared much earlier, it was not until the Nineteenth Century that it became associated with entertainment, in particular the « café-concert », a predecessor to the music-hall. Posters helped to promote and popularize this form of entertainment. New technical methods allowed lithographer Jules Chéret to modify the aesthetics of promotional posters in Paris by adding attractive colours and simple drawings depicting a female character. Around 1890, the link between posters and songs grew stronger as the « café-concert » poster started depicting the star of the show rather than the venue. The industry of the « café-concert » then relied heavily on its stars as reflected in the posters of the time. Poster designers each developed an original style, easily recognizable by customers. The style of each singer is clearly represented through distinctive physical, vocal and sartorial features and comic devices. Mayol, as a « chanteur de charme » and Dranem, through the comic character of the « scieur », are two distinctive styles of the period.

Abstract (F): Si l’affiche est bien antérieure, il faut toutefois attendre le XIXe siècle pour la voir se transformer car elle s’associe au divertissement, notamment au café-concert, l’ancêtre du music-hall. L’affiche contribue amplement à la promotion et à l’essor de ce spectacle de divertissement populaire. En utilisant de nouveaux procédés techniques, le lithographe Jules Chéret parvient à modifier l’esthétique de l’affiche promotionnelle à Paris en ajoutant des couleurs attractives et un dessin simple représentant un personnage féminin. Aux alentours de 1890, l’affiche de café-concert évolue car les directeurs de café-concert délaissent leur stratégie de communication ciblée sur le nom d’un établissement pour intensifier le lien de l’affiche avec la chanson en représentant un interprète ayant accédé au vedettariat. Le café-concert s’étant développé et étant devenu une véritable industrie reposant sur les vedettes, l’affiche se fait en conséquence le fidèle reflet de ce changement. Pour capter l’attention de la clientèle et se démarquer des concurrents, les artistes élaborent une stratégie qui consiste à créer un style inédit. Le genre de chaque chanteur est aisément reconnaissable par de nombreux signes distinctifs : les particularités physiques et vocales, la tenue de scène et les procédés comiques. Parmi les styles de l’époque, deux genres se distinguent : celui du chanteur de charme, incarné par Mayol, et celui du scieur, dans lequel s’illustre Dranem. La prestation du premier repose sur la séduction, tandis que celle du second met l’accent sur l’aspect comique.

keywords: café-concert, Chéret, Mayol, Dranem

To cite this article:

Gouspy, C. La représentation du chanteur de charme et du scieur à travers les affiches de café-concert. Image [&] Narrative [e-journal], 20 (2007).
Available: http://www.imageandnarrative.be/affiche_findesiecle/gouspy.htm

 

Introduction

 

Si la vision des danseuses de cabaret demeure encore très présente à notre esprit, c'est parce qu'elles ont été immortalisées par des artistes talentueux sur un support qui a largement contribué à leur gloire : l'affiche. Nous délaisserons toutefois les affiches de bal, de cabaret, de cirque et de théâtre pour nous intéresser à celles du café-concert. Apparaissant vers 1850, le café-concert est un divertissement social et culturel qui associe la boisson à la chanson et au spectacle. Cet ancêtre du music-hall connaît une vogue croissante du milieu du XIXe siècle jusqu'au début du XX e siècle. Afin de restreindre cette présentation d'un point de vue géographique, nous nous concentrerons sur Paris, le berceau du café-concert.

 

Au XIXe siècle, ce support publicitaire qu'est l'affiche s'associe au café-concert et contribue amplement à la promotion et à l'essor de ce divertissement. Nous nous intéresserons tout d'abord aux affiches du lithographe Jules Chéret car, en utilisant de nouveaux procédés techniques, il parvient à modifier l'esthétique de l'affiche. Mais ce support poursuit son évolution. Aux alentours de 1890, l'affiche de café-concert représente des vedettes du tour de chant, ce qui ne fait que refléter l'importance de la chanson au sein des établissements de spectacle. Ces affiches ayant pour but d'annoncer la prestation d'artistes sur scène, nous nous focaliserons sur la représentation des chanteurs de café-concert sur quelques affiches de l'époque, ce qui nous amènera à prendre en considération leurs particularités physiques, leur tenue et leurs procédés scéniques.

 

 

1. L'évolution de l'affiche de café-concert

 

Généralement imprimée sur papier, l'affiche possède des dimensions variables. Servant de support publicitaire, les affiches de café-concert sont placardées non seulement sur les murs, les palissades, les colonnes de la capitale et les hommes-sandwichs, mais aussi sur la façade des cafés-concerts ou encore sur des panneaux à l'extérieur des établissements, afin d'être aisément visibles par un très large public. Bien que le temps d'exposition d'une affiche soit éphémère - il faut en effet tenir compte des intempéries et de l'arrivée de nouvelles affiches collées sur les anciennes -, ce support présente toutefois l'avantage d'être visible plus longtemps qu'une annonce de presse (Klein, La chanson à l'affiche, p. 34). Étant porteuse d'un message publicitaire, l'affiche, de part sa présence dans la rue, est destinée à être aperçue par les badauds et à être commentée par tous. Elle doit également avoir la force de capter le promeneur et de l'inciter à pénétrer dans l'établissement.

 

Par ailleurs, l'accès à ce divertissement sans prétention est amplement facilité par l'abolition de toute contrainte d'horaire. Contrairement aux théâtres, les spectacles sont permanents. Ils ont lieu de sept à onze heures du soir pendant la semaine et commencent même dès deux heures de l'après-midi les dimanches et jours fériés (voir Mathieu, Les cafés-concerts). Les mots " entrée libre " sont affichés sur la porte, ce qui permet à la clientèle de ne pas débourser de droit d'entrée, d'arriver à tout moment et de n'assister qu'à une partie du programme si elle le désire (voir Fournier, " Le droit des pauvres au concert "). Maints avantages sont encore offerts. Pour le prix d'une consommation, le spectateur peut par exemple se désaltérer, fumer et bavarder pendant le spectacle, exprimer sa satisfaction ou son mécontentement sur la prestation d'un artiste (voir Simonin, " De l'avenir des cafés-concerts ").

 

Toutefois, la clientèle dépend de la tarification en vigueur dans le café-concert, de sa situation géographique dans la capitale, de l'importance des vedettes présentées et de l'apparence de l'établissement. Certains s'apparentent en effet à de véritables théâtres. Le café-concert l'Eldorado, inauguré le 24 décembre 1858, est le premier café-concert à être aussi colossal et luxueux. Il contient par exemple une trentaine de lustres, mille cinq cents places, un café, un orchestre, un parterre, trois rangs de loges, des balcons, avant-scènes et galeries (voir Mathieu). Toutefois, ce qui subjugue surtout le public relève principalement de la décoration. Un code visuel, reposant sur le mélange de références artistiques, se met en place dans ces établissements. Les cafés-concerts utilisent en effet sans modération des symboles antiques, baroques, néoclassiques, exotiques et mythologiques (Vallery-Radot, p. 685).

 

 

1.1 Les affiches de Jules Chéret pour le café-concert

 

Bien que la similitude entre l'apparence des théâtres et de certains cafés-concerts soit renforcée par la profusion du luxe, on ne retrouve pourtant pas cette ressemblance entre l'affiche de café-concert et celle de théâtre. La première diffère de la seconde en ce qu'elle vise un public populaire et non pas un public élitiste. Le café-concert ne requiert en effet du public ni tenue vestimentaire ni effort intellectuel. Si l'affiche de théâtre affectionne les détails et les ornements, l'affiche de café-concert repose sur sa grande lisibilité et sur son absence de sophistication. Son but étant utilitaire, elle doit informer brièvement le promeneur.

 

À ses débuts, l'affiche de café-concert est informative. Étant dédiée à la promotion des établissements de spectacle et aux changements de programmation, elle permet de prendre connaissance du nom des artistes et de leur type de prestation. En conséquence, elle ne comporte aucune illustration. Commanditée par les directeurs de café-concert parisiens qui se livrent une concurrence acharnée afin d'accroître constamment leurs bénéfices, ce support promotionnel semble idéal car il permet d'annoncer rapidement les modifications de programme d'un établissement de spectacle.

 

Cependant, le lithographe Jules Chéret parvient à imposer un nouveau style dans ses affiches destinées au théâtre, au vaudeville et au café-concert. Généralement, on distingue le nom de l'établissement, inscrit lisiblement en lettres capitales, et un texte bref, situé en bas de l'affiche, en petits caractères d'imprimerie. Ce dernier contient les coordonnées du café-concert, voire quelques renseignements pratiques. Toutefois, la nouveauté réside dans le fait que Jules Chéret ajoute des couleurs attractives à ses affiches, ainsi qu'un dessin simple représentant un personnage. Ces affiches artistiques réduisent en conséquence la typographie à son minimum.

 

Par ailleurs, dans maintes affiches, Chéret associe la beauté féminine aux cafés-concerts, notamment aux Folies-Bergère, à l'Eldorado et à l'Alcazar d'été. Ce précurseur de l'affiche tente d'attirer un public essentiellement masculin au café-concert en représentant de séduisantes et anonymes parisiennes surnommées " les Chérettes " (voir Klein, La chanson à l'affiche). Associant la gaieté, la beauté, l'élégance et la jeunesse au divertissement, elles ont pour fonction de représenter une salle de spectacle. La prédilection de Chéret pour la couleur se retrouve également dans ces affiches suggestives pour le café-concert. Il aime en effet entourer ses silhouettes féminines de couleurs primaires comme dans l'affiche consacrée à " l'Eldorado Music-Hall ", en 1894, où il place une Chérette vêtue de jaune dans un cercle rouge.

 

Jules Chéret, Eldorado Music hall, lithographie, 124 x 87.

 

Toutefois, en privilégiant la représentation de personnages anonymes, les affiches de Jules Chéret délaissent les grandes vedettes de l'époque, notamment Thérésa. Pourtant, cette célèbre " romancière comique " atteint alors une telle notoriété qu'elle associe son statut de vedette à des produits de consommation comme des liqueurs, potages et limonades, ce qui prouve que sa notoriété dépasse amplement le cadre du café-concert (voir Valodon).

 

 

1.1 L'évolution de l'affiche de café-concert

 

Cependant, vers 1890, l'affiche évolue lorsque les commanditaires délaissent leur stratégie de communication ciblée sur le nom d'un établissement pour intensifier le lien de l'affiche avec la chanson en représentant un interprète ayant accédé au vedettariat. Le café-concert étant devenu une véritable industrie reposant sur les vedettes, l'affiche se fait en conséquence le fidèle reflet de ce changement. Délaissant la représentation de personnes anonymes, elle privilégie les différentes personnalités du café-concert. À travers l'affiche, l'artiste accède à un statut d'icône. Aussi le physique de la vedette et son nom de scène doivent-ils être aisément identifiables sur l'affiche. Ce support joue donc un rôle important dans le succès du café-concert. Lorsque l'affiche est convaincante, le public afflue et les directeurs de café-concert accumulent des bénéfices, ce qui leur permet non seulement d'améliorer l'architecture de leur établissement, mais aussi d'embaucher des artistes talentueux.

 

Par ailleurs, afin de se produire en tournée en province, les artistes doivent disposer d'une réclame personnalisée sur laquelle on colle un bandeau comportant les dates et horaires de prestation (Klein, La chanson à l'affiche, p. 50). La popularité du café-concert grandissante entraîne la multiplication des établissements de divertissement en province et, en conséquence, le nombre des tournées. Pendant la saison estivale, la plupart se rendent dans des stations balnéaires afin de se produire devant un nouveau public. Il devient donc impératif pour chaque artiste de posséder une affiche le représentant clairement avec, parfois, le nom d'un célèbre café-concert comme référence, afin d'être identifié par un public composé de provinciaux qui méconnaît le plus souvent les artistes parisiens.

 

Des affichistes comme Toulouse-Lautrec, Sem, Barrère, mais aussi Chéret, se lancent dans la caricature de vedettes de la chanson comme Yvette Guilbert, Mayol, Fragson, Dranem et Polin, pour ne citer qu'eux. Généralement, leur palette est restreinte. Les couleurs utilisées sont fréquemment vives afin d'attirer l'oil. L'affiche se fait le reflet des recherches artistiques de l'époque. Les traits stylisés du peintre Toulouse-Lautrec révolutionnent par exemple l'affiche. Se consacrant davantage au bal et au cabaret qu'au café-concert, cet artiste accède à la notoriété à travers ce support populaire. La férocité de ses charges, la vigueur de son trait vigoureux et stylisé, l'audace de cadrage de ses plans, l'expressivité qui se dégage de l'ensemble de son travail pour l'industrie du spectacle révolutionne le monde de l'affiche. Toulouse-Lautrec exécute toutefois certaines chanteuses de café-concert comme la célèbre diseuse Yvette Guilbert.

 

 

2. La représentation des chanteurs sur les affiches de café-concert

 

Avec l'arrivée du café-concert, le public populaire possède enfin son propre divertissement car, pour la première fois, de la musique est composée pour lui. La chanson, reposant sur une alternance de couplets et d'un refrain, envahit la scène parisienne. Afin de contenter les spectateurs devenus exigeants face à un spectacle créé à leur intention, les directeurs des cafés-concerts recrutent des artistes charismatiques. Pour capter l'attention de la clientèle et se démarquer des concurrents, ils élaborent une stratégie qui consiste à créer un style inédit. Le genre de chaque artiste est aisément reconnaissable sur les affiches de l'époque par de nombreux signes distinctifs comme l'aspect physique, la tenue vestimentaire et les accessoires.

 

Par ailleurs, d'autres éléments conditionnent le succès, notamment une gestuelle appropriée, une aisance à communiquer avec la clientèle, des effets vocaux, un répertoire privilégiant des airs simples à mémoriser et une affiche originale. L'affiche offre en effet à la clientèle la possibilité d'avoir une représentation visuelle de ses vedettes favorites. Même s'il n'est pas en adéquation avec les canons esthétiques de l'époque, le physique des artistes joue un rôle non négligeable car l'apparence quelconque de ces vedettes instaure un esprit de contestation qui déclenche l'hilarité du public.

 

Bien qu'il y ait une certaine fluidité entre les différentes catégories du café-concert, nous avons sélectionné deux styles opposés particulièrement significatifs de cette période : celui du chanteur de charme et celui du scieur. Deux chanteurs, Mayol et Dranem, se sont illustrés dans ces genres. Afin de connaître l'impact de ces artistes sur la clientèle du café-concert, nous aborderons les particularités de ces vedettes, leur tenue de scène, leurs procédés comiques et leur représentation sur les affiches de l'époque.

 

 

2.1 Les particularités du chanteur de charme et du scieur

 

Au café-concert, les interprètes mettent en scène, sur un mode burlesque, les misères de la vie quotidienne. D'ailleurs, leur répertoire représente une estampe des mours de l'époque. Créant un spectacle visuel et auditif, les genres servent de points de repère au public. Les styles créés par Mayol et Dranem sont particulièrement illustres à l'époque puisque leur renommée s'étend en province. En conséquence, la presse de l'époque publie maints portraits et caricatures de ces chanteurs qui éditent leurs chansons et publient leurs mémoires.

 

Au milieu du XIXe siècle, le style du diseur est plébiscité par les spectateurs. Comme son nom l'indique, ce genre repose sur un texte davantage parlé que chanté. Possédant un talent de musicien et d'acteur, le diseur joue sur les mots. Ce genre est particulièrement ambigu puisqu'il est à la fois sobre et caustique. Le diseur est vigilant quant au choix de ses textes car il délivre un message et donne la primauté au sens. Il ne peut donc pas masquer la faiblesse d'un texte par une gestuelle exubérante ou une voix imposante. Ce genre ne requiert pas de tenue type ou d'artifices car seul importe le talent, les nuances, la délicatesse et la grivoiserie. Si certaines chanteuses comme Anna Judic et Florence Duparc se sont illustrées dans ce genre, Yvette Guilbert l'a, quant à elle, popularisé.

 

Après avoir exercé de nombreux métiers populaires, débuté dans des rôles d'enfant et abordé des genres différents, tels que la scène dramatique, la fable et le monologue comique, Mayol décide de se spécialiser dans la chanson. Après des débuts en province en tant que " diseur mondain " sous le pseudonyme de Petit Ludovic, il rencontre le succès à Paris en 1895 (Mayol, p. 14 et p. 34). Afin de créer le style du " chanteur de charme ", Félix Mayol s'inspire du genre du diseur qu'il possède parfaitement (Voir Jacques-Charles, Cent ans de music-hall). Cependant, conscient de ses faiblesses vocales, il s'applique à parler les couplets d'une voix sûre et d'une diction précise, en soulignant le rythme et la gestuelle (Voir Mayol).

 

D'ailleurs, pour accentuer la particularité du diseur qui consiste à jouer avec l'articulation d'un texte, de nombreux affichistes choisissent de représenter le buste de ce chanteur. Dans l'affiche publicitaire créée par l'illustrateur Adrien Barrère, Mayol apparaît de profil sur un fond rouge. L'utilisation de cette couleur primaire fait ressortir l'une de ses caractéristiques, son toupet roux, le rendant ainsi facilement identifiable. Le cadrage de cette chromolithographie réalisée en 1904 met l'accent sur le célèbre visage de Mayol. Cette affiche promotionnelle comporte d'ailleurs, en dessous du nom du chanteur, l'inscription suivante : " premier chanteur comique de Paris ". L'affichiste n'oublie pas d'intégrer les accessoires caractéristiques de ce chanteur : le port du noud papillon et d'un brin de muguet porte-bonheur à la boutonnière. La technique employée par les affichistes consistant à marquer les contours du visage par un trait appuyé, permet à l'ensemble de se détacher de l'affiche et d'être visible de loin.

 

Adrien Barrère, Mayol, chromolithographie.

 

Bien que le chanteur Dranem, anagramme de Ménard, ait débuté en imitant le genre militaire de Polin, appelé également genre " troupier ", il parvient à mettre en place un nouveau genre, celui du scieur, en 1898 (Delorme, p. 4). Dranem souhaite alors donner l'image d'un inconnu arrivant brutalement sur la scène d'un café-concert (voir Lefèvre). Le genre du scieur repose sur deux défauts : la naïveté et l'étourderie (voir Delorme). Le répertoire de Dranem se compose de chansons ineptes comme Trou de mon quai ou encore J'suis l'fils d'un gniaf car cet interprète aime frôler l'absurdité et accentuer les allusions grivoises. Cependant, il évite le plus souvent ces écueils en laissant certains couplets inachevés afin que l'auditeur ignore ou trouve lui-même le calembour (voir Fréjaville). Ces chansons comiques reposent principalement sur le talent de l'interprète. Sa voix, légère et drôle, aime jouer sur les oppositions de registres en passant fréquemment du grave à l'aigu. De plus, ses inflexions de voix et sa prononciation sont particulièrement originales. Par ailleurs, Dranem ne se préoccupe pas de la justesse, ce qui peut sembler paradoxal pour un chanteur, mais de l'aspect burlesque. D'ailleurs, il ponctue fréquemment ses chansons de son rire.

 

 

2.2 La tenue de scène

 

Confinés dans d'étroites limites et réglementés par de nombreux interdits, les cafés-concerts n'ont pas tout d'abord l'autorisation d'introduire des costumes sur scène car les théâtres n'acceptent pas que les cafés-concerts usurpent leur domaine. À partir de 1892, cependant, les premiers costumes autorisés apparaissent : celui du poivrot et de l'Anglais (voir Ouvrard père). Dranem profite amplement de cette possibilité. Si les artistes obtiennent une certaine liberté pour se déguiser, ils doivent, pour chanter, soumettre leurs chansons à la censure car les allusions politiques et grivoises sont illicites. Aussi emploient-ils maints subterfuges pour résister au joug de l'autorité légale et duper les censeurs. Généralement, les paroles ne révèlent leur signification que sur scène, lorsque les interprètes jouent sur la coupure des mots, la prononciation, l'intonation de la voix et les gestes évocateurs (d'Avenel, p. 56).

 

Afin de divertir le public et d'obtenir la gloire tant convoitée, Mayol et Dranem emploient tous les procédés à leur disposition, comme le montrent certaines affiches de l'époque. La tenue vestimentaire joue un rôle primordial. Celle de Dranem est bouffonne, afin de correspondre à son genre burlesque. L'affiche publicitaire non datée de l'illustrateur Raoul Vion montre que son costume se compose d'une veste rayée et étriquée, d'un pantalon jaune à larges carreaux, de grosses chaussures, d'un chapeau marron trop petit et d'un noud rouge et blanc noué autour du cou. L'auteur le représente également avec un nez et des joues rouges, ce qui le rapproche des clowns. Sur cette illustration, il apparaît debout et de trois-quarts, ce qui met l'accent sur sa position légèrement voûtée et traduit son malaise.

 

Raoul Vion, Dranem, chromolithographie, 3.08 x 1.15, [s.d.].

 

Contrairement à Dranem, Mayol est un chanteur qui paraît toujours très élégant. Excellant dans la catégorie " chanteur de charme ", Mayol possède un public essentiellement féminin. Il est d'ailleurs surnommé le " dieu de la midinette et du trottin " (de Nussac, p. 36) et le thème principal de ses chansons est l'amour. L'affiche de Maurice Louis Henri Neumont, un illustrateur ayant exécuté des affiches de spectacle et de nombreux dessins humoristiques pour Le Courrier français, le représente de pied, vêtu de son costume de scène, sur un fond rouge duquel il se détache. En 1905, date de création de cette affiche, les artistes ont pourtant la possibilité de porter des déguisements sur scène.

 

Maurice Louis Henri Neumont, Mayol, chromolithographie, 3.33 x 1.15, 1905.

 

Malgré cette autorisation, Mayol conserve son sempiternel costume noir. Sa seule fantaisie réside dans le port d'un brin de muguet à la boutonnière. L'affiche de Maurice Louis Henri Neumont le représente sur scène, probablement face au public. Elle met l'accent sur une célèbre caractéristique qui distingue Mayol de ses concurrents : la gestuelle (voir Chevalier). La main gauche du chanteur est levée et l'attitude de Mayol semble mystérieuse, comme s'il s'apprêtait à divulguer des conseils à voix basse. Une certaine morale vient en effet conclure de nombreuses chansons comme Bonsoir, mam'zelle, où il conseille à des amoureux le mariage, tandis que dans Aimer et pleurer, le chanteur explique comment éviter la souffrance engendrée par l'amour. Bien que la censure soit plus tolérante à partir de 1896, une certaine morale est encore présente au café-concert.

 

 

2.3 Les procédés scéniques

 

Mayol s'inspire du genre " gambilleur " de l'intrépide Paulus, un adepte de la gymnastique (voir Mayol). Cependant, le répertoire de ce dernier ne correspond ni à ses capacités vocales ni à son physique. Il se limite alors à intégrer quelques pas de danse qu'il exécute pendant les refrains, proposant ainsi un spectacle visuel et auditif. Les chansons de Mayol sont toutefois fréquemment rythmées et fougueuses. Elles reprennent souvent des danses en vogue comme la polka ou la mattchiche. Dans la chanson intitulée La Mattchiche, Mayol se lance dans une leçon de danse destinée aux femmes, puisque son public est essentiellement féminin. Ce pas espagnol au tempo vif qui mélange déhanchements, passades, ronds de jambe et coups de reins, lui permet d'intégrer sa gestuelle et ses imitations de types populaires car il possède une certaine aisance à décrire des personnages avec simplicité (Roubaud, p. 172). Ces chansons, généralement grivoises, accentuent le coté fantaisiste et séducteur de Mayol.

 

Toutefois, l'élégance de ce chanteur ne l'empêche pas d'utiliser certains procédés comiques comme par exemple dans son grand succès intitulé Viens poupoule ! Cette chanson, provenant à l'origine d'un air allemand célèbre intitulé Kom Karoline, est adaptée et transformée en Viens poupoule par Félix Mayol et le compositeur Christiné, lorsque le chanteur entend un jour un ouvrier appeler ainsi sa femme (Mayol, p. 135). Or, l'aspect burlesque de cette chanson provient de ce que Mayol ajoute un effet comique en gonflant ses joues lorsqu'il prononce le mot " poupoule " (Klein, Florilège de la chanson française, p. 144). L'affichiste Adrien Barrère n'est pas toujours tendre avec ce chanteur. Dans une affiche charge consacrée à Mayol, il évoque son homosexualité. L'aspect précieux et emprunté de ce diseur, apparaît à travers la représentation caricaturale de son visage légèrement empâté. La position légèrement arrondie de la bouche et des joues rappelle le procédé comique qu'il emploie en interprétant Viens Poupoule.

 

Adrien Barrère, Mayol, 1 er chanteur comique de Paris, chromolithographie.

 

Si la prestation de Mayol repose essentiellement sur la séduction, celle de Dranem met l'accent sur l'aspect comique. C'est vraisemblablement en étant attentif aux réactions du public de café-concert que lui vient l'idée d'élaborer un style destiné à provoquer les rires et les réactions de ce dernier. Ce genre est vite plébiscité par le public. À son physique expressif et sa voix travaillée, il ajoute une mise en scène minutieuse : il entre en scène en courant et se fige ensuite lorsqu'il arrive face au public, afin de traduire la timidité et la maladresse de son personnage (Jacques-Charles, p. 114). Adrien Barrère le représente lors de sa prestation sans son célèbre chapeau. Son affiche promotionnelle, destinée à informer le public de la présence de Dranem au café-concert Les Ambassadeurs, le montre se tenant immobile sur scène et fermant les yeux, les ouvrant parfois rapidement au cours de sa prestation afin de souligner un propos. Engoncé dans une veste étriquée, les paupières closes, l'artiste, situé face au public, la bouche à demi-fermée, semble fredonner une chanson. C'est une technique qu'il emploie lorsqu'il parvient au dernier refrain et qu'il sait que le public a mémorisé les paroles (Van Parys, p. 51).

 

De plus, pour annoncer une énormité, Dranem se cache le visage dans les mains ou derrière un portant (voir Fréjaville). L'aspect répétitif de ses entrées et sorties de scène amplifient l'aspect comique de sa prestation. Cependant, Dranem n'étudie pas uniquement la mise en scène de ses chansons. Il ajoute également deux effets vocaux originaux : le premier, particulièrement célèbre, consiste à chevroter, tandis que le second repose sur le fredonnement (voir Van Parys).

 

D'autres procédés comiques sont aussi intégrés lors de son tour de chant. Le plus célèbre se situe dans l'un de ses plus grands succès : Les P'tits pois. Cette chanson repose en effet sur le procédé de la scie, une technique utilisée du Second Empire jusqu'à 1914, consistant à répéter un même refrain infiniment afin d'inquiéter la police (Baillet, p. 15). Dans cette chanson, Dranem parle avec précipitation, sans négliger la respiration et l'articulation. Il reste simple et utilise peu d'effets, employant un air faussement sérieux qui lui permet de dissimuler le sens de son texte. De plus, pour accentuer cet aspect burlesque, il ponctue le refrain de son rire. À chaque reprise de ce dernier, sa voix descend davantage dans le grave afin d'appuyer l'effet comique.

 

Toutefois, ce répertoire populaire se démode avec le temps. En conséquence, Dranem fait ses adieux au music-hall et se tourne vers l'opérette, le cinéma et l'écriture d'un roman intitulé Une riche nature (voir Dranem).

 

 

Conclusion

 

Cette étude nous a permis d'évaluer l'impact considérable de l'affiche sur le développement du café-concert dans la deuxième moitié du XIXe siècle. La fonction de ce support destiné à la promotion des établissements de spectacle évolue considérablement. Bien qu'étant purement informative au départ, le rôle joué par l'affiche s'amplifie lorsque sont représentés les artistes. En diffusant le visage souvent caricaturé des vedettes, les affiches permettent à un public populaire de rêver. En accentuant l'apparence quelconque de ces hommes, elles permettent au public de s'identifier et de rêver de gloire. De nombreux artistes s'orientent en conséquence vers le café-concert, sans toutefois atteindre la renommée convoitée. Le succès dépend en effet de plusieurs critères tels que les qualités personnelles et professionnelles, la situation économique, les relations sociales, l'image publique et l'utilisation de la publicité.

 

En accentuant l'apparence quelconque de ces hommes, ces affiches permettent au public populaire de s'identifier aux vedettes. En ce sens, le café-concert conteste les idéaux du théâtre, notamment en ce qui concerne la représentation de la beauté. Leur but étant de divertir le public, les chanteurs emploient tous les procédés comiques à leur disposition. Souhaitant se distinguer de leurs concurrents, ils cherchent à créer un genre original. Différents procédés apparaissent sur les affiches de l'époque, notamment l'aspect physique, la tenue de scène, la mise en place d'une gestuelle adéquate. Dranem, le scieur, et Mayol, le chanteur de charme, parviennent tous deux à donner à leurs chansons le caractère dont elles sont parfois dénuées.

 

Cependant, l'affiche ne peut rendre compte, de par sa fonction, d'une caractéristique essentielle : la voix. La représentation des artistes sur les affiches de l'époque n'est donc que partielle puisque la plupart des artistes adaptent leur répertoire en fonction de leur voix. Toutefois, ces genres ne perdurent pas. Beaucoup plagiés, ils perdent de leur originalité et entraînent une lassitude de la clientèle.

 

En utilisant l'affiche et la publicité, le café-concert parvient à s'imposer à Paris. Pourtant, au début du XX e siècle, il a été supplanté par d'autres formes de spectacles telles que le music-hall, le cabaret et surtout le cinéma car il ne correspond plus aux mentalités. Si le café-concert a vu l'éclosion d'un grand nombre de vedettes, comme le reflètent les affiches de l'époque, le music-hall est quant à lui beaucoup plus restrictif puisque deux genres seulement dominent la scène : celui du meneur de revue et du réaliste. Parfois, ces genres sont même confondus. Malgré les différences qui existent entre le café-concert et le music-hall, nous retrouvons une caractéristique commune : l'utilisation de l'affiche publicitaire.


Bibliographie

 

Avenel (d'), Georges, " Le mécanisme de la vie moderne ", La Revue des deux mondes, 1 er janvier 1902.

Baillet, Eugène, " Les cafés-concerts avant 1850 ", Paris qui Chante, 122, 21 mai 1905.

Chevalier, Maurice, Ma route et mes chansons (Paris : Julliard, 1946).

Delorme, Hugues, " Dranem ", Le Courrier français, 22, 2 juin 1901.

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Fournier, P., " Le droit des pauvres au concert ", L'Art lyrique, IV, 166, 15 juin 1864.

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Jacques-Charles, Cent ans de music-hall (Paris : Jeheber, 1956).

Klein, Jean-Claude, Florilège de la chanson française (Paris : Bordas, 1989).

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Lefèvre, Frédéric, " Une heure avec Dranem ", Paris-Midi, 12 août 1924.

Mathieu, Émile., Les cafés-concerts (Paris : Librairie Centrale, 1869).

Mayol, Félix, Mémoires (Paris : Querelle, 1929).

Nussac (de), Sylvie, " Félix Mayol ", Music-hall, 53, juillet - août 1959.

Ouvrard père, Elle est toute nue : la vérité sur les coulisses (Paris : Au café-concert, 1929).

Roubaud, Louis, Music-hall (Paris : Querelle, 1919).

Simonin, E., " De l'avenir des cafés-concerts ", L'Echo des concerts, II, 25, 15 juin 1864.

Vallery-Radot, Jean, " La mort du jardin de Paris ", L'Opinion, 51, 18 décembre 1920.

Valodon, Emma, dite Thérésa, Mémoires de Thérésa écrits par elle-même (Paris : Dentu, 1865).

Van Parys, Georges, Les jours comme ils viennent (Paris : Plon, 1969).

 
 
 

Carol Gouspy est docteur en Littérature et Musicologie de l'Université Lumière de Lyon. Sa thèse est consacrée aux divertissements parisiens et à leur influence sur les compositeurs. Elle est l'auteur d'un article sur la représentation de deux chanteuses au café-concert : Thérésa et Yvette Guilbert. Elle a également collaboré au dictionnaire édité par Bill Marshall, notamment en ce qui concerne les relations musicales franco-américaines : " Music classical ", in France and the Americas (Oxford : ABC CLIO, 2005), pp. 843-847. Elle enseigne le français à l'Université de Manchester depuis 2003.

carol.gouspy@laposte.net

   
 

 

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