Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 4. Gender issue - guest editor: Heike Jüngst

Kafka dessinateur

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Author: Jan BAETENS
Published: September 2002

Jacqueline Sudaka-Bénazéraf , Le regard de Franz Kafka. Dessins d'un écrivain (Paris, Maisonneuve & Larose, 2001, 278 p.)

Abstract (E): What does it mean for a writer to draw, even when he is ... writing? In her second book on Kafka, Jacqueline Sudaka-Bénazéraf argues that the interaction of word and image in literature goes far beyond the "description" of images.

Abstract (F): Qu'est-ce que c'est que dessiner pour un écrivain, même quand celui-ci est en train... d'écrire? Dans son deuxième livre sur Kafka, Jacqueline Sudaka-Bénazéraf démontre que l'écriture visuelle d'un auteur excède de toutes parts la notion classique de "description".

Keywords: Kafka, grammatextuality, Sudaka-Bénazéraf, expressionism

 

Dans son texte célèbre sur "les précurseurs de Kafka", Borges avait proposé une idée simple, mais qui renverse complètement le "sens" de l'histoire littéraire. Selon lui, en effet, un écrivain n'est pas influencé par ses modèles, c'est au contraire lui qui aide le lecteur à relire à la lumière de son travail l'oeuvre d'auteurs plus anciens, dont le rapport avec l'auteur soi-disant influencé avait jusque-là échappé à l'attention du public.

Que Borges ait choisi pour sa leçon l'exemple de Kafka est peut-être fortuit (encore que...), mais son geste s'est révélé très perspicace. L'oeuver de Kafka même, en effet, n'a pas cessé d'être relue, souvent très différemment depuis au moins cinquante ans, et sa postérité est une belle preuve de la thèse qu'un auteur est toujours modifié par ceux qui viennent après lui. L'époque existentialiste a créé un Kafka existentialiste; le nouveau Roman un Kafka nouveau romancier; mai 68 un Kafka schizoïde et écrivain mineur, etc. Est-ce à dire que le Kafka de Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, qui est imprégné d'influences visuelles de toutes sortes et qui est lui-même présenté comme un dessinateur de talent, est avant tout le reflet d'une époque, la nôtre, dont le marquage, voire le matraquage visuels ne sont plus à démontrer?

L'enjeu de cette nouvelle étude, le second volet d'un diptyque sur "Kafka visue" (après Franz Kafka. Aspects d'une poétique du regard, éd. Peeters/Vrin, 2000, consacré surtout à la lecture visuelle de quelques grands textes de l'auteur), est tout autre. L'ambition de Jacqueline Sudaka-Bénazéraf n'est pas de relire Kafka à partir des préoccupations du jour, mais d'exhumer un Kafka tout autre, qui commence timidement à émerger des archives presque hermétiquement verrouillées.

Car il existe un Kafka bis, qui est un Kafka dessinateur. Cependant, et là se trouve l'apport décisif de ce livre, le rapport entre Kafka dessinateur et Kafka écrivain n'est pas celui entre l'artiste tâtonnant (on sait qu'avant de faire des études de droit, Kafka avait voulu devenir peintre) et l'auteur accompli, mais qu'il existe entre les deux versants de la personnalité et de la pratique de Franz Kafka des analogies profondes. Non seulement à cause du style très visuel de l'écrivain (c'était le sujet de l'essai précédent de Jacqueline Sudaka-Bénazéraf), mais aussi et surtout parce que Kafka n'a jamais cessé de dessiner, même lorsq' il ne faisait qu'écrire, et que ses dessins sont, quant à eux, déjà une forme d'écriture.

Pour démontrer cette thèse, dont il n'est pas exagéré de dire qu'elle révolutionne les études kafkaïennes, Jacqueline Sudaka-Bénazéraf procède par trois lignes d'argumentation.

La première ligne est celle de l'historienne. Elle consiste à montrer, littéralement, que l'oeuvre de Kafka comprend des pans visuels que le public ne connaît dans le meilleur des cas que par ouï-dire. On répertorie actuellement de Kafka cinquante dessins, dont la moitié totalement inédits et les autres éparpillés au gré, ou disons mieux au caprice, de certaines éditions savantes faites en toutes les langues du monde. L'essentiel de ces images, qui ont été frappées par le même interdit de publication que les livres, à cette différence près que l'interdit a été mieux respecté pour les images que pour les textes, se voit ici rassemblé pour la toute première fois. L'effet de ces dessins est renversant, et leur réunion en ces pages fait découvrir un Kafka vraiment nouveau. Or, Le regard de Franz Kafka fait beaucoup plus que nous révéler ces images à peine connus, et la plupart du temps pas connus du tout. L'apport décisif du livre est de reconstruire le contexte, jusqu'ici considéré comme perdu ou intintéressant, dans lequel les dessins ont été faits: la période approximative de leur genèse, puis aussi le support matériel qui fut le leur, car presque toutes les images ont été découpées, puis artificiellement éloignées de la feuille (souvent couverte d'autres signes, écrits ou dessinés), qui seule est capable d'en révéler la véritable signification.

C'est ici qu'on passe de l'axe historique à l'axe théorique du livre. La seconde ligne, en effet, est théoricienne. Pour Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, qui se réclame des travaux du Centre de recherche sur l écriture que dirige à Paris VII Anne-Marie Christin, l'image et l'écriture ne sont pas de gestes ou des systèmes opposés, mais des pratiques qui s'impliquent l'une l'autre, parfois jusqu'à la coïncidence absolue. A la base de cette conception de l'écriture comme image et de l'image comme écriture, se trouve la conviction que l'aspect essentiel du dessin et de la lettre est la surface sur laquelle se tracent des signes: c'est à partir des correspondances qui se tissent entre des marques sur le support-écran que naît le sens, qui est toujours processus d'interpétation et jamais "reconnaissance" ou "décodage" de significations antérieures. Aussi l'analyse de Jacqueline Sudaka-Bénazéraf tend-elle à souligner, à très juste titre, ce qui unit le dessin au texte et vice versa. D'où bien entendu son intérêt pour toutes les inscriptions ambiguës ou ambivalentes qui sont de l'ordre du gribouillis (et dont son travail démontre à merveille qu'il s'agit de tout autre chose que de dessins soi-disant d'enfant ou de divertissements d'écrivain désoeuvré: le gribouillis est avant tout une tactique, parfois même une stratégie, de continuer ou de retrouver la dynamique de l'écriture). D'où aussi, non moins logiquement, son insistance sur le modèle des hiéroglyphes ou sur le caractère séquentiel ou narratif de certains dessins, qui contestent formellement le clivage entre l'unicité temporelle de ' image et l'étalement temporel de l'écriture (beaucoup de dessins de Kafka ont tendance à se muer en une sorte de bande dessinée, ce qui lui permet d'accélérer l'écriture). D'où enfin, la juste accentuation de l'extrême diversité stylistique des dessins de Kafka, qui ne correspondent pas à quelque "style personnel", mais qui vibrent à l'unisson des variations du texte, qu'ils relancent en même temps qu'ils sont influencés par lui. Toutes ces remarques modifient certes l'image que nous avions de Kafka, mais elles parviennent également à arracher l'auteur au rôle traditionnel de l'auteur "auto-illustré" dont les exemples abondent dans l'histoire littéaire: si Kafka s'auto-illustre, il ne le fait pas à l'instar d'un Victor Hugo par exemple, chez qui les deux pupitres ou les deux palettes restaient soigneusement séparés, mais à la manière d'un nouveau type d'écrivain qui justement confond et mélange les pratiques et les signes (c'est plutôt au Valéry des Cahiers, au Standhal de la Vie d'Henri Brûlard ou au Pinget des cahiers préparatoires de ses grands romans, qu'il convient de penser).

Evidemment, ni l'histoire littéraire, ni la théorie du texte ne suffisent à faire vivre au lecteur la densité d'une écriture ou l'aventure d'une oeuvre se frayant un chemin entre mille et un obstacles. Il faut donc saluer la présence dans ce livre d'une troisième ligne, qui est celle de l'herméneute. Le modèle des hiéroglyphes, dont Jacqueline Sudaka-Bénazéraf est à ma connaissance la première à souligner l'importance capitale, y compris du point de vue idéologique (pour un auteur de tradition juive, le renvoi à l'écriture égyptienne est tout sauf neutre), acquiert ici toute son importance. En effet, dans un tel modèle, le sens d'un texte n'est jamais donné, il doit au contraire être construire par le lecteur au moyen d'un processus d'imprégnation. C'est ce qu'effectue magistralement Jacqueline Sudaka-Bénazéraf dans une série de microlectures qui sont autant de morceaux d'anthologie. Grâce au contexte reconstitué, d'une part, et aux lumières de thèses théoriques fortes sur l'unité fondamentale du geste de dessiner et du geste d'écrire, elle arrive à révéler la profondeur et la pertinence des dessins de Kafka, tout en démontrant leur nécessité au niveau de la genèse et de l'élaboration de l' écriture.

Ajoutons encore que Le regard de Franz Kafka apporte aussi de nombreuses précisions utilissimes sur les rapports concrets, biographiques, entre Kafka et les artistes de son temps, tous genres confondus. C'est une autre façon de nous éloigner de l'image stéréotypée de l'écrivain solitaire et existentialiste, qui complète les analyses déjà très fortes contenues dans Franz Kafka. Aspects d'une poétique du regard.

 
 
 

Jan BAETENS

   
 

 

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