Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 20. L'Affiche fin-de-siècle

Everyday Life: Theories and Practices from Surrealism to the Present

Author: Koenraad Geldof
Published: December 2007

Michael Sheringham, Everyday Life: Theories and Practices from Surrealism to the Present.
Oxford: Oxford University Press, 2006, ISBN-13: 978-0-19-927395-9.


 

Dans ce livre et après son excellent French Autobiography: Devices and Desires; From Rousseau to Perec (1993), Michael Sheringham se propose d'explorer le champ sémantique du quotidien dans la vie intellectuelle et littéraire en France. Cette étude s'annonce tout d'abord comme une sorte de correctif à l'égard du diagnostic hâtif - et, hélas, courant - qui fait du quotidien un enjeu somme toute relativement récent - apparu, disons, dès la fin du siècle précédent, dans le domaine littéraire, les études culturelles et la sociologie. Sheringham, par contre, insiste sur le fait que l'intérêt pour le quotidien, en tant que thème et défi pour l'écriture et la théorie, remonte au moins jusqu'aux années vingt du XXe siècle et c'est cette histoire-là qu'il entend retracer. Dans ce sens, l'entreprise de Sheringham se veut expressément critique.

Concrètement parlant, l'enquête de Sheringham est double. Dans un premier temps (cf. le premier chapitre), il importe, selon l'auteur, de s'arrêter au 'phénomène' même du quotidien. C'est ce que l'auteur appelle la dimension phénoménologique de sa recherche. Qu'est-ce que le quotidien? Quels en sont les contours? Quelle en est la spécificité par rapport à d'autres expériences (originaires)? Comment en parler et surtout comment l'écrire ? Voilà toute une série de questions fondamentales qui précèdent l'examen historique. Cette interrogation phénoménologique insiste avant tout sur la nature indéterminée du quotidien - indétermination ontologique autant que scripturale. La catégorie de base pour penser le quotidien est celle d'ambiguïté. Afin de préciser ce trait distinctif de base, Sheringham recourt surtout à des auteurs comme Blanchot, Lefebvre, Certeau, Perec, Lukács, Heidegger et même Adorno. L'indétermination dont il est question ici est aussi bien ontologique (elle exprime une qualité du quotidien en tant que tel, en tant que modalité de l'être) que générique (le quotidien dépasse par définition tout discours aux frontières génériques fixes au point de rendre, par exemple, la distinction entre littérature et non-littérature floue; d'où l'importance du récit et de l' essai). Dans le dernier chapitre du livre, Sheringham retourne à cette phénoménologie du quotidien mais cette fois-ci il en focalise trois modalités privilégiées, à savoir la rue, la journée vécue et le projet.

Cela étant, quelques remarques au sujet de cette manière de faire phénoménologique s'imposent. En premier lieu et malgré la concrétude de la problématique du quotidien, les réflexions de Sheringham en la matière restent foncièrement abstraites et conceptuelles: la quête et la caractérisation de la quotidienneté s'achètent-elles au prix même du quotidien? En deuxième lieu, l'ontologie du quotidien a, dans le cas de Everyday Life, quelque chose de circulaire : pour dire le sens (et pas la signification) fondamental du quotidien, Sheringham invoque une série d'auteurs qui font aussi partie intégrante de son corpus historique ultérieur: implicitement, certaines modalités historiques, certaines variantes parmi d'autres fonctionnent en même temps comme témoins élus d'une phénoménologie quotidien. Cet essentialisme non thématisé, inavoué donne lieu, au niveau du texte, à de nombreuses redites. Troisièmement et suite à l'essentialisme dont je viens de parler, la phénoménologie du quotidien rend le projet de Sheringham normatif dans sa dimension historique. En effet, la présentation des avatars littéraires et non littéraires du quotidien se mue à certains moments en une taxonomie évaluative pure et simple; tel ou tel auteur se voit alors critiqué parce qu'il ne se conforme pas ou pas entièrement à la définition proposée du quotidien. C'est notamment le cas du Paysan de Paris d'Aragon qui, pour cause de lèse-quotidien, est en partie disqualifié comme projet d'écriture manqué (seule la première partie du récit serait une tentative positive, 'adéquate' de cerner et d'écrire le quotidien). Bilan fort questionnable mais qui, dans Everyday Life, découle directement de la définition anhistorique du quotidien même. Quatrièmement - et c'est peut-être le défaut majeur de cette phénoménologie -, la réflexion sur le quotidien vécu aboutit plusieurs fois à une discussion sur la question de l' expérience vécue tout court. Or, et l'histoire de la philosophie est là pour le montrer, malgré leur affinité, le quotidien et l'expérience ne sont point synonymes.

Le deuxième objectif de Sheringham est de présenter une généalogie du quotidien. Soit dit en passant, nulle part n'est soulevée la question épineuse et pourtant cruciale du rapport exact entre l'approche phénoménologique et la perspective généalogique. Est-ce que les deux approches sont vraiment compatibles? Est-ce que la généalogie ne devrait pas englober, comme une de ses manifestations, la phénoménologie du quotidien? (Depuis Foucault et, dans une moindre mesure, Derrida, l'on sait qu'une généalogie conséquente se passe parfaitement bien de définitions, d'essences préalablement affirmées). Peu importe la manière dont on s'y prend, ce qui est certain c'est que l'on ne devrait pas mettre entre parenthèses la question.

Quoi qu'il en soit, Sheringham ne se la pose pas et il passe, après les considérations 'générales' sur le quotidien, à son survol historique de la problématique. La généalogie avancée est ternaire. Dans un premier temps, Sheringham s'arrête au traitement surréaliste de la problématique du quotidien. Il y consacre deux chapitres vu qu'il convient de distinguer entre le surréalisme de Breton & Cie et celui d'un Bataille ou d'un Leiris. Dans les deux cas, l'auteur s'arrête longuement sur la fonction et le sens de la photographie dans le discours surréaliste - c'est un aspect de la nature foncièrement et sans doute forcément transgénérique du quotidien. L'objectif de Sheringham est de mettre en vedette le fait que le surréalisme, dans ses différentes formes, est un précurseur réel et vital dans ce qu'il appelle la tradition française du quotidien - sur ce point, son récit a quelque chose d'une réhabilitation face aux commentaires contemporains souvent dénigrants à propos du surréalisme. L'étape suivante est plus décisive encore. En étroit dialogue critique avec le surréalisme, quatre auteurs - Lefebvre, Barthes, Certeau et Perec - jettent les bases conceptuelles de l'acception contemporaine de la problématique du quotidien. Au centre de l'analyse de Sheringham, un nombre limité de textes-clé comme Critique de la vie quotidienne (dont la longue genèse reflète des changements théoriques significatifs) de Lefebvre, Système de la mode de Barthes, L'Invention du quotidien de Certeau et La Vie mode d'emploi de Perec. Avec ces auteurs, la problématique du quotidien se transforme en un véritable paradigme, dit Sheringham. La deuxième phase de la généalogie constitue en quelque sorte le temps de la cristallisation conceptuelle mais aussi poétique (puisque la question du quotidien en tant que thème ne cesse de soulever comme son double des questions d'écriture et de mise en forme adéquate). A côté de la lecture approfondie et méticuleuse de ces quatre auteurs, Everyday Life s'arrête en outre à bon nombre d'autres théoriciens qui sont plus sommairement abordés: Wittgenstein, Cavell, Maffesoli, Debord et les Situationnistes, Bourdieu, Foucault, etc. Ces interludes montrent à quel point les ramifications intertextuelles du paradigme du quotidien sont diverses et compliquées. L'examen de la formation progressive du paradigme s'étend de la fin des années cinquante jusqu'au milieu des années quatre-vingt. A partir du tournant des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix commence la troisième phase dans l'histoire du quotidien, celle de la dissémination - dans les études culturelles, la littérature, l'ethnographie et la sociologie - de la problématique du quotidien. Les expériences du quotidien se multiplient donnant lieu à autant de nouvelles formes de mise en discours du quotidien. Parmi les auteurs retenus, je cite Reda, Augé, Ernaux, Maspero, etc.

La généalogie proposée par Sheringham est ambitieuse, intéressante et instructive, même pour le lecteur avisé. Cependant, elle souffre, dans la manière dont elle se concrétise, de trois faiblesses sérieuses:

 

  • elle reste fort traditionnelle parce qu'essentiellement textuelle : chaque auteur retenu constitue un chapitre plus ou moins monographique ; les considérations contextuelles sont plutôt rares (ce qui dote la problématique du quotidien d'une permanence et d'une cohérence peut-être illusoires);

 

  • elle est normatives dans la mesure où les auteurs canoniques du quotidien - Lefebvre, Barthes, Certeau, Perec - sont également ceux que Sheringham mobilise pour penser sa phénoménologie du quotidien (cf. supra); la phénoménologie court-circuite la généalogie (et inversement);

 

  • elle est souvent non critique : ainsi, par exemple, Certeau se voit-il promu au rang d'auteur classique et incontournable du quotidien sur la seule base de L'Invention du quotidien, un livre qui, de plus, est présenté de façon exclusivement paraphrastique; des nombreux problèmes pourtant fondamentaux inhérents à la manière de penser de Certeau, nulle mention.

 

Everyday Life est un livre important, un livre que les intéressés doivent lire. Avec précaution toutefois. Je signale, en guise de conclusion, que la documentation bibliographique fournie par Sheringham est très abondante, diversifiée et d'une réelle utilité pour lecteur intéressé.

 
 
 

koenraad.geldof@arts.kuleuven.be

   
 

 

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