Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 2. Bande dessinée et fantastique

Choses vues. Du regard en fantastique

Author: Jan Baetens
Published: September 2001

Abstract (E): Comic art exemplifies an unbreakable link between the fantastic and the gaze. To this extent cartoonists meet a difficult challenge: representing graphically what is traditionally only suggested or even concealed by words, as Breccia and Andréas do in their comics.

Abstract (F): La bande dessinée met en évidence le lien indissociable du fantastique et du regard qui amène les dessinateurs à relever un défi difficile : représenter graphiquement ce que les mots habituellement ne font que suggérer voire occultent, à l'instar de Breccia et Andréas.

 

En quoi le fantastique en bande dessinée se distingue-t-il du fantastique en général, c'est-à-dire, selon une convention tacite bien connue dans le domaine des formes culturelles jugées marginales, du fantastique en littérature ? Car telle est encore la force symbolique de la chose écrite qu'elle impose ses modèles et ses exemples, aujourd'hui surannés et peut-être en voie d'extinction, à toute autre pratique comparable ou analogue.

Formulée en guise d'ouverture, pareille question est bien sûr un rien tendancieuse. Elle suppose en effet, à un moment où les efforts théoriques les plus pointus tendent plutôt à démontrer la généralité du phénomène, qu'il existe quelque chose comme une spécificité médiatique du fantastique, lequel serait alors différent selon le médium retenu par l'artiste. La question suppose en outre, et ce point de vue est au moins tout aussi controversé de nos jours, que le fantastique se laisserait circonscrire à l'intérieur des limites d'un genre clairement défini, quel que soit du reste le médium mis à contribution : il y aurait ainsi un genre fantastique en littérature, mais aussi en bande dessinée, au cinéma, en vidéo, au théâtre, à l'opéra, etc.

Les études rassemblées dans ce volume, mais aussi les travaux de création cités en exemple ou publiés à titre d'illustration, semblent donner à ces interrogations une réponse doublement positive (en ce sens, force est d'admettre qu'elles ne bousculent pas radicalement notre perception ingénue du fantastique, alors qu'elles arrivent avec brio à la débarrasser des niaiseries pseudo-magiques et de l'imagerie de bazar qui entourent encore trop souvent la réserve méprisée qui a nom fantastique). Il paraît incontestable que le médium dans lequel on s'installe, que ce soit comme lecteur ou comme créateur, induit des effets fantastiques bien particuliers (plusieurs participants à ce numéro exhibent à juste titre l'impact fondamental du découpage de la planche sur le " taux de fantastique " d'un album). Corollairement, il s'avère non moins certain que l'activité fantastique en bande dessinée se produit de préférence au sein des ouvrages dûment étiquetés et reçus comme tels par le public (quasi tous les exemples démontrent la raison de la logique commerciale fondée sur la complicité du genre et de ses effets).

Cependant, le trait le plus remarquable de l'activité fantastique en bande dessinée concerne un phénomène que la symétrie ou le contraste avec le texte ou l'écriture sont condamnés à reléguer au second plan : le lien indissociable du fantastique et du regard, au sens très matériel du terme. Certes, le corpus fantastique en littérature stimule l'activité imaginante du lecteur et il s'est souvent prolongé de multiples tentatives de traduction iconique. Mais le médium visuel qu'est la bande dessinée ne peut pas tricher aussi habilement que la littérature avec les exigences du regard : alors que les textes les plus réussis sont souvent ceux qui optent pour une approche oblique, allant plus d'une fois jusqu'à raturer la " chose " même offerte à la vision des personnages (il est tout à fait inutile de rappeler l'exemple canonique de Lovecraft), la bande dessinée ne dispose pas de ce même luxe. Puisque l'image ne dispose pas d'un équivalent de l'acte verbal de la négation (dont la linguistique a bien montré que s'y confondent inextricablement une affirmation et une annulation simultanées), le dessin doit se décider ou bien à cacher ou bien à montrer. Dans le premier cas, le geste du dessinateur sera analysé comme une faiblesse. Dans le second cas, sa projection fantasmatique sur l'écran de la page risque toujours de rater son effet, de passer pour ridicule, de s'estomper ou de perdre son efficacité au bout de quelques relectures, ou encore de ne paraître que la plate illustration d'un texte.

Cependant, l'intérêt majeur du fantastique en bande dessinée - et aussi dans d'autres médias visuels, évidemment - réside bien là, dans ce qui est montré malgré tout, dans le défi terrible relevé par l'artiste. C'est ainsi un malentendu grave de penser que les célèbres adaptations de Lovecraft par Alberto Breccia (aujourd'hui hélas non disponibles en français) refusent de donner une image de l'horreur innommable évoquée par l'écrivain américain : les formes " brouillées " qui envahissent les cases finales des récits de Breccia ne sont pas une manière de ruser avec l'impossible, mais bien au contraire une décision de le révéler quand même. Parallèlement, la manière encore plus oblique d'un Andréas - à qui ce numéro rend un hommage non programmé au début mais combien mérité ! - n'est pas non plus une fuite en avant dans l'effort de montrer sans vraiment le faire. Le fantastique s'inscrit chez lui en creux, parfois même entre les cases ou dans les rapports entre elles, mais ce parti pris de l'indirect ne s'assimile en rien à une résistance à l'image. Le fantastique d'Andréas reste toujours assignable à des endroits on ne peut plus précis de la planche, où il est possible de l'analyser au millimètre près (le tour de force est d'autant plus appréciable qu'Andréas ne connaît que trop la représentation admise et galvaudée de l'arsenal fantastique).

Tout dépend ainsi non pas de la chose vue, mais de la perspective adoptée par l'observateur. La vision demeure incontournable, ce qui devrait détacher le fantastique en bande dessinée de toute logique illustrative (pareille démarche reste, hélas, souvent la sienne) et la littérature de toute velléité descriptive (malheureusement, cette pratique demeure aussi fort présente dans de nombreuses ouvres se réclamant du genre). Refuser de nommer, être obligé de montrer, voilà les deux stratégies entre lesquelles oscille le désir du fantastique.

 
 
 
   
 

 

Maerlant Center Institute for Cultural Studies

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