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Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 2. Bande dessinée et fantastique

Culpabilité et inconscient dans Arkham Asylum

Author: Lucie Rollin
Published: September 2001

Abstract (E): Grant Morrison and Dave McKean's 1989 Batman graphic novel Arkham Asylum faces and replicates the ambivalent human mind and heart, precariously balanced between sanity and madness. The graphic novel appears to the reader as a visual experience of the unconscious through the intensity of colors and the use of collage. The heavily psychoanalytical plot sets off the traumas and neuroses buried deep within the characters' personas and illustrates Melanie Klein's theories about guilt and duality as the lynchpins of psychic life. By means of the showdown between Batman and the Joker, this novel depicts the guilt occasioned by our most elemental fantasies.

Abstract (F): L'album de Grant Morrison et Dave McKean Arkham Asylum (1989) qui met en scène Batman, aborde de front et reproduit l'ambivalence de l'esprit et du coeur humains, l'équilibre instable qu'ils doivent entretenir entre raison et déraison. L'album apparaît au lecteur comme une expérience visuelle de l'inconscient à travers l'intensité des couleurs et le recours au collage. La teneur très psychanalytique de l'intrigue met en exergue les traumatismes et névroses enfouis au plus profond des personnages ; elle illustre également les théories de Melanie Klein sur la position centrale de la culpabilité et de la dualité dans la vie psychique. La confrontation entre Batman et le Joker permet à l'album de dépeindre la culpabilité engendrée par nos fantasmes les plus élémentaires.

Keywords: Dave McKean, Batman, Grant Morrison, Melanie Klein

 

La spécificité du roman graphique (1) Arkham Asylum (2) mettant en scène Batman ne réside pas dans des spéculations philosophiques, sociales ou politiques, comme beaucoup de ses prédécesseurs, mais dans une exploration approfondie de l'inconscient. Cette interprétation peut partiellement rendre compte de l'étonnement et de la polémique qui entourèrent ce récit, puisqu'il contourne la surface pour plonger directement dans la psyché, endroit des moins fréquentables s'il en fut. Arkham Asylum aborde de front et reproduit l'ambivalence de l'esprit et du cour humains, l'équilibre instable qu'ils doivent entretenir entre raison et déraison.

Le graphisme mis en ouvre par Dave McKean dans Arkham Asylum évoque l'inconscient avec une plénitude supérieure à celle que pourrait atteindre un roman seulement textuel : non content de mettre en relief et d'interpréter ce récit de culpabilité et de folie, il lui fait subir une expansion symbolique qui le métamorphose en une expérience, plus qu'une description, de l'inconscient. Par exemple, les couleurs employées tout au long de l'ouvre témoignent d'une extraordinaire intensité. Les images en noir et blanc adviennent dans des instants de focalisation externe, où dominent à l'évidence la raison et la vérité, telle que la conversation de Batman avec le commissaire au début. Cependant, les couleurs principales, annoncées par les pages de garde, sont le noir et le rouge, teintes appropriées à un récit d'intériorité, d'obscurité, de chauves-souris et de sang. D'autres couleurs sont utilisées pour leur effet dérangeant : le vert intense des cheveux et des ongles du Joker, le bleu vivace de l'obscurité électrique qui règne au cour de l'asile. La page titre et la page finale sont rehaussées par un brun profond, comme pour ancrer le récit dans " une maison sérieuse sur une terre sérieuse ", ainsi que l'annonce son sous-titre.

Arkham Asylum

Arkham Asylum, © DC Comics 1989. All rights reserved. Used with permission.

McKean représente le voyage en Europe d'Amadeus Arkham en 1920 en mélangeant à des portraits de Jung, d'Aleister Crowley et d'Arkham lui-même un collage d'écritures manuscrites, de symboles du tarot, et de divers documents anciens. Cette double page, peut-être le seul véritable moment de tranquillité dans le roman, culmine à la quatrième case avec une parodie aux teintes très riches d'un tableau de Turner, tout en affichant la complexité instable produite par le collage et la disposition irrégulière des images.

Selon Julia Kristeva, la couleur est, dans les arts visuels, l'élément qui s'adresse par la voie la plus directe à l'inconscient, à ce que nous ne pouvons nommer par le langage : la couleur " se soustrait à la censure et [.] l'inconscient fait irruption dans le dispositif pictural culturellement codé. " (3) Bien que les codes habituels de la bande dessinée soient ici clairement mis en ouvre, l'usage qui y est fait des couleurs suggère certainement une telle " irruption ". Par ailleurs, certains psychologues ont découvert que ce n'est ni la teinte ni la nuance qui est la plus à même de communiquer les émotions, mais la saturation, à savoir l'intensité relative de la couleur " qui se manifeste avec le plus d'ampleur dans l'analyse des relations entre connotations et perceptions " (4). Il suffit de feuilleter Arkham Asylum pour faire l'expérience de la remarquable saturation de la couleur. Le type même de papier glacé employé permet de produire des couleurs d'une intensité généralement réservée aux ouvrages de luxe plus qu'aux bandes dessinées. De surcroît, comme la présence du blanc dans Arkham Asylum se limite à de rares lignes blanches entre les images, l'effet global produit par les couleurs est oppressant.

Arkham Asylum

Arkham Asylum, © DC Comics 1989. All rights reserved. Used with permission.

L'arrivée de Batman à l'asile et l'accueil du Joker. La première case est pratiquement atone, alors que la suivante est marquée par le vert intense des cheveux du Joker et le rouge de ses yeux et de sa bouche. Dans la troisième case, les couleurs, de haut en bas, se transforment : la délicatesse d'un crépuscule à travers les arbres, dans la partie supérieure, contraste avec les volutes vert électrique du bas de l'image. L'usage des couleurs et l'alternance du gros plan et du plan d'ensemble introduisent la transition entre l'extérieur et l'intérieur de l'asile.

McKean représente aussi l'inconscient en recourant au collage. Les dessins conventionnels " de bande dessinée " alternent avec des fragments de réalisme photographique, des gros plans de tissus et d'objets, des bouts d'écriture, des suggestions imprécises de silhouettes indistinctes, voire des " citations " d'autres artistes, comme Turner. En reproduisant visuellement la confusion de souvenirs, d'expériences sensorielles, de langage, d'images et de fantasmes qui caractérise nos rêves, cette fragmentation nous permet d'entrevoir l'inconscient. Souvent des silhouettes tiennent lieu de décor : les images qui font avancer l'histoire se situent devant des arrière-plans tels que des tissus, du papier déchiré, des schémas, des horloges, du sang, et l'ombre de Batman lui-même. Le livre tout entier donne l'impression de receler de denses strates de signification, où les symboles se superposent aux symboles, la plupart échappant à toute explication consciente malgré leur pouvoir de signifier et de déranger, à l'instar des rêves.

L'ordre et la forme des images contribuent aussi à la phantasmagorie sécrétée par le livre, en créant une représentation picturale de l'inconscient, qui se déploie au fur et à mesure que le récit se concentre, tantôt sur Batman, tantôt sur le fondateur de l'asile, Amadeus Arkham. Les images des séquences consacrées à Batman se conforment globalement à la présentation traditionnelle des comic books : chaque page comprend six à huit rectangles clairement séparés les uns des autres, destinés à être lus de gauche à droite et de haut en bas. Ces fragments, dont le lecteur est relativement certain qu'ils se déroulent dans le présent, alternent avec les séquences consacrées à Arkham, tirées de ses journaux intimes de 1920 et 1921. Ces images sont souvent des rectangles verticaux et étroits, distincts les uns des autres, situés devant des arrière-plans changeants, et semblant parfois animés de mouvements irréguliers à travers la page qui provoquent de temps à autre l'incertitude du lecteur quant à l'ordre de lecture du récit. Au fur et à mesure que l'histoire décrit les visions causées à Arkham par des champignons et que Batman s'enfonce au cour de l'asile, les images se retrouvent dans des positions de plus en plus aléatoires, les lignes qui les séparent deviennent tordues, incomplètes, se chevauchent, les cases elles-mêmes montrent de nombreuses formes indistinctes ponctuées à l'occasion par des images détaillées saisissantes. Au moment où Arkham et Batman tuent simultanément le " dragon ", les images barrent la page horizontalement : elles créent une impression de fluidité qui ne se retrouve nulle part ailleurs dans le livre et fusionne visuellement les figures d'Arkham et de Batman, comme des mots seuls ne pourraient le faire.

En plus de cette évocation visuelle de l'inconscient, l'intrigue d'Arkham Asylum invite à une lecture plus spécifiquement psychanalytique, en partie, bien sûr, parce qu'elle se déroule dans un hôpital psychiatrique et fait fréquemment allusion à la psychothérapie. Le personnage d'Arkham est un psychiatre qui disait avoir rencontré Jung en Suisse en 1920. Quand Batman fait remarquer que la psychiatrie a détruit la personnalité d'un patient, le Docteur Ruth Adams, un des médecins de l'asile, répond que " la psychiatrie doit détruire pour pouvoir reconstruire. c'est ça, la psychiatrie. "

Il est plus important de noter que le personnage du Joker remplit une fonction spécifiquement psychanalytique. Le 1er avril, il téléphone au commissaire et exige que Batman vienne à l'asile ; les pensionnaires ont pris le contrôle de l'établissement et veulent prendre le super-héros en otage. À son arrivée, Batman trouve le Joker à la tête des opérations, égal à lui-même, toujours entre deux plaisanteries corrosives, son visage de clown blanc souvent pointé vers Batman ou vers le lecteur avec l'intention manifeste de choquer ses interlocuteurs. En outre, alors que McKean recourt à des phylactères conventionnels pour faire s'exprimer la majorité des personnages, les paroles du Joker apparaissent comme des griffonnages rouges, ni réguliers ni enveloppés dans des bulles. Elles suggèrent ce que l'on pourrait attendre du personnage : l'agression, la liberté des habituelles entraves du moi et de surmoi, une causticité extrême, c'est-à-dire, en termes freudiens, le ça. Toutefois, au fur et à mesure que le récit avance, la fonction du Joker devient plus complexe. En poussant Batman dans les recoins sombres du bâtiment, et ainsi dans les recoins sombres de son esprit, il en devient le psychiatre, allant jusqu'à lui faire subir le test de Rorschach. De plus, il joue dès sa première apparition un rôle féminin : il accueille Batman avec un " Est-ce que je ne suis pas à croquer ? " (Aren't I just good enough to eat ?), l'appelle " mon chou " (honey pie) et lui pince les fesses. Sa bouche rouge et ses ongles interminables suggèrent la féminité et, dans l'une des dernières images où il apparaît, il porte des talons hauts. Cette espèce particulière de pitrerie n'est pas bien originale chez le Joker, mais sa portée en est amplifiée par le décor psychiatrique de l'ouvrage. En termes psychanalytiques, le Joker encourage le transfert qui doit advenir pour que réussisse une psychanalyse : il joue le rôle d'une femme pour aider Batman à reconstituer les sentiments qu'il éprouvait envers sa mère et la mort de celle-ci. Le voyage de Batman dans son propre inconscient est facilité par le Joker, qui devient ainsi une sorte de guérisseur pervers, un guide dantesque au sein du monde obscur constitué par l'esprit de Batman et l'asile.

Arkham Asylum

Arkham Asylum, © DC Comics 1989. All rights reserved. Used with permission.

Dans la double page finale du roman, les personnages de Batman et du Joker se voient résumer en strates de mots et d'images. À la différence des " notes biographiques " suivantes, celles-ci sont rattachées l'une à l'autre par le collage d'un morceau de dentelle, qui symbolise la mère d'Amadeus Arkham. Cette disposition souligne la relation quasi gémellaire qui unit Batman et le Joker ainsi que la parenté des deux personnages avec le dément Arkham.

Ce voyage intérieur permet l'émergence de la culpabilité de Batman envers la mort de sa mère. Cette culpabilité n'a rien de nouveau dans les histoires de Batman. Le souvenir douloureux de la mort violente de ses parents contribue à fonder son caractère humain - caractéristique unique parmi les super-héros - et intervient fréquemment, sans être pour autant central, dans d'autres histoires. Cependant, ses sentiments récurrents de culpabilité deviennent le noyau de ce récit, situé dans un asile peuplé de fous criminels (où l'idée de culpabilité ne saurait manquer de poser des questions) et mis en parallèle avec les souvenirs confus d'Arkham à propos de sa propre mère et de la mort de celle-ci (on apprendra finalement que c'est Arkham qui l'a assassinée).

La complexité verbale et visuelle de ce livre fait obstacle à toute interprétation unique, de type psychanalytique ou autre. D'autres interprétations psychanalytiques pourraient s'inspirer des archétypes jungiens, des miroirs lacaniens, du holding de Winnicott, des idées du soi chez Kohut : tous pourraient jeter sur le livre un éclairage particulier. Mais le rôle central de la culpabilité et de son lien à la mère dans Arkham Asylum invite à une approche psychanalytique centrée sur ces deux éléments. Or il est un théoricien qui fournit une telle perspective. Alors que Freud avait identifié la culpabilité comme source des névroses, Melanie Klein, dans le travail qu'elle mena en Angleterre de 1920 à 1955, plaça la culpabilité au centre même de la psyché humaine et en fit le pivot séparant la santé mentale de la psychose. Une lecture fondée sur la théorie kleinienne apparaît donc ici particulièrement significative.

Deux éléments fondamentaux de la pensée de Klein peuvent être particulièrement rattachés à ce roman. À la différence de Freud, qui considérait que le père était la figure formatrice dans la vie enfantine, Klein estimait que la relation centrale de la vie humaine était celle qui unit la mère et l'enfant. La mère, ou la figure maternelle, est l'objet de tout l'amour et de toute l'agressivité du petit enfant ; ces sentiments contradictoires sont présents dès la naissance, selon Klein, et c'est contre eux que l'enfant apprend à se défendre. Le deuxième élément de sa théorie est la manière dont le petit enfant fait face à ses sentiments contradictoires. Les frustrations de la petite enfance amènent l'enfant, par un mécanisme d'auto-protection, à séparer le bien du mal tant en lui-même que dans la figure maternelle et à extérioriser son agressivité en direction de ce qui, dans son fantasme, est la mauvaise mère. C'est ce que Klein appelait la position paranoïde-schizoïde. Avec le développement du moi, néanmoins, l'enfant commence à percevoir une mère complète, non une partie séparée ; il ressent alors de la culpabilité pour l'agressivité qu'il a éprouvée et essaie de remédier à la destruction fantasmée de la mauvaise mère. Klein appelait ceci la position dépressive et la considérait comme une étape essentielle du développement humain, car elle nous apprend à aimer et à faire confiance.

Certaines personnes, pour diverses raisons, ne peuvent accéder à une véritable culpabilité et n'atteignent jamais la position dépressive. Selon Klein, leur ego régresse à la position paranoïde-schizoïde ; les sentiments coupables deviennent agressifs et destructeurs et sont susceptibles de devenir psychotiques. Toutefois, pense Klein, on oscille le plus souvent entre ces deux positions, à un certain degré, tout au long de notre vie psychique, revenant de façon répétée à la position dépressive pour remédier à nos premières agressions fantasmatiques.

Dans Arkham Asylum, le Joker fait montre d'une amoralité et d'une absence complète de culpabilité qui contrastent avec la profonde culpabilité de Batman et de celui qui est ici son alter ego, le fondateur de l'asile, Amadeus Arkham. Le récit présente en tranches alternées la venue de Batman à l'asile, qui se déroule dans le présent, et des extraits du journal d'Arkham remontant à 1920 et 1921, dans un mouvement de va-et-vient entre les deux récits jusqu'à leur fusion momentanée lors du point culminant de l'histoire. Ce qui unit les deux hommes, c'est la culpabilité qu'ils éprouvent à propos de la mort de leur mère. La mère d'Arkham, une veuve, est dépeinte comme indéniablement folle dès les premières pages du roman : après qu'elle semble s'être suicidée, puis qu'Arkham est devenu un psychiatre spécialisé dans la folie criminelle, il revient dans la maison en 1920 et en fait un hôpital destiné à ce type de patients. Peu après, sa femme et sa fille sont victimes d'un horrible assassinat commis par un de ses patients. Arkham contrôle sa propre fureur pendant un certain temps et continue à soigner cet homme avant de l'assassiner un jour sur le divan à électrochocs. " Je ne sens rien " dit-il. Finalement, après avoir accentué son isolement dans la maison, il avale une amanite et a une vision : il affronte puis tue son " dragon ", quand, s'écriant " Mother ! ", il se rend compte qui c'est lui qui a assassiné sa mère, lorsqu'elle l'avait supplié de la protéger des peurs épouvantables que lui inspirait une énorme chauve-souris. La théorie de Klein suggérerait que, peut-être parce que la folie de sa mère empêchait toute relation normale entre eux deux, peut-être à cause d'une prédisposition génétique, il ne pouvait liquider sa position dépressive. Au lieu de remédier à l'agression symbolique, il s'est vengé et sa culpabilité non résolue a finalement abouti à une psychose totale : il entend des voix, a des visions et se replie dans un état obsessionnel-compulsif dans lequel rituel et symbole constituent sa seule protection contre le mal qu'il voit autour de lui, mais qui, en fait, se trouve en lui. Il passe ses derniers jours à graver sur le sol de sa cellule un sortilège de protection.

En contrepoint de ce récit, nous voyons Batman réagir à l'histoire d'Arkham et l'utiliser pour confronter sa propre culpabilité. Comme l'y exhorte le Joker, le Docteur Ruth Adams commence le processus avec un test d'association de mots (dont le premier est " mother ") et encourage ainsi Batman à se rappeler les circonstances de la mort de sa mère. La partie suivante du roman, qui raconte un voyage dans les profondeurs de l'asile et dans l'inconscient de Batman, est partiellement construite autour d'associations de mots, au fur et à mesure que les paroles du Joker et des autres pensionnaires de l'asile font ressortir les souvenirs et la culpabilité du héros. Quand le Joker lui ordonne de partir en courant dans les entrailles de l'asile, il se rappelle sa fuite éperdue de la projection de Bambi, film célèbre pour sa description d'une mère assassinée (bien qu'une image ultérieure montre que le film était en fait Zorro - ce qui suggère que la mémoire de Batman, comme celle d'Arkham, confond les faits mais préserve leur signification psychologique). Ses parents, en colère, l'avaient rattrapé et sa mère lui avait dit qu'elle l'abandonnerait " ici même ", s'il ne se tenait pas correctement. C'est à ce moment-là que ses parents furent assassinés sans raison dans la rue et qu'il devint orphelin. À cause de la douleur provoquée par ce souvenir, Batman se transperce la main en s'écriant " Mommy ? " (" Maman ? "). Il poursuit sa course dans les profondeurs de l'asile et rencontre des pensionnaires qui deviennent autant de projections de sa propre psyché, surtout de sa solitude et de son obsession de puissance. Un de ces personnages fait remarquer : " Arkham est un miroir et nous sommes vous. " Les entrées du journal d'Arkham fonctionnent comme une voix off, au moment où, dans une pièce secrète au plus profond de l'asile, Batman rencontre son propre " dragon " et le tue, tout en joignant son propre cri de " Mère ! " à celui poussé par Arkham.

À cet instant, Batman et Arkham ne font plus qu'un. Cependant, à l'inverse d'Arkham, Batman ne semble pas devenir psychotique. Il reconnaît simplement sa culpabilité et assume les obligations de la remédiation. En réponse à l'accusation portée par le Docteur Cavendish (lui-même fou) comme quoi Batman est le terrible esprit-chauve-souris (bat-spirit) qui hante l'asile, responsable de la mort d'Arkham et de sa mère, le super-héros répond en hésitant : " Je suis seulement un homme. " Quoique sa culpabilité soit énorme et que l'impression d'être responsable de la mort de sa mère lui soit un fardeau douloureux et omniprésent, Batman est sorti de lui-même pour accomplir la remédiation et utilise sa propre culpabilité pour aider d'autres à vaincre le mal. Dans ce roman, il opère une remédiation spécifique, après cette spectaculaire rencontre avec sa culpabilité, en détruisant la chambre secrète et en libérant les pensionnaires. Il propose aussi de rester avec eux, s'il perd à pile ou face. Mais il gagne et repart libre, toujours accablé par son fardeau. On éprouve la sensation que Batman devra revenir encore et encore à sa position dépressive, ici symbolisée par l'asile, pour répéter la remédiation à l'infini, non seulement en subjuguant un chapelet ininterrompu de super-vilains, mais en affrontant aussi sa rage et son agressivité. En effet, à la différence d'Arkham, Batman semble avoir conscience de la ligne floue qui sépare la remédiation de la vengeance ; il se demande dans lequel des deux processus il est engagé, toujours conscient que ses actes pourraient être des signes de folie. Ce thème a été abordé depuis longtemps dans les histoires de Batman et exploré en profondeur dans le roman graphique de 1986, Batman : The Dark Knight Returns, ainsi que dans les films de Tim Burton qui l'ont suivi. Batman partage cette incertitude avec Superman et Green Lantern (5), ainsi que d'autres super-héros qui ont reconnu leurs faiblesses et se sont interrogés sur le recours au déguisement et à la violence pour arriver à leurs fins.

Arkham Asylum

Arkham Asylum, © DC Comics 1989. All rights reserved. Used with permission.

Arkham et Batman tuent le dragon de leur culpabilité simultanément, dans ce qui constitue le moment culminant du roman. C'est aussi un des passages les plus fluides et les plus denses de l'action psychologique : dépeint en images horizontales présentant une action confuse, il alterne points de vue, lignes floues et brisées.

Néanmoins, dans le personnage de Batman, super-héros sans pouvoirs, cette conscience apparaît particulièrement poignante, voire christique, et cette dernière analogie est nettement soulignée par Morrison et McKean. Les aspects religieux de la culpabilité font l'objet d'une double reconnaissance, directe et symbolique, dans Arkham Asylum. Une des premières pages intitule le récit " la passion, comme on la joue aujourd'hui " (the passion play, as it is played today) et, à l'instant où Batman dit " Je suis seulement un homme ", une image du Christ apparaît derrière lui. Les images du plan de sol d'une cathédrale apparaissent fréquemment et, au moment de tuer le dragon, Arkham et Batman se comparent à Parsifal et à " Christ sur le cèdre ". Même la robe de mariage sanguinolente de la mère d'Arkham, qu'il porte dans sa démence et que plus tard le Docteur Cavendish semble porter dans son rôle imaginaire de purificateur, ressemble plus à la robe d'un évêque qu'à une robe de mariée. Tout ceci évoque les thèmes de la culpabilité et de l'expiation qui imprègnent la pensée chrétienne. Mais la culpabilité chrétienne a été expiée sur la croix et les fidèles peuvent être purifiés à jamais. Arkham Asylum est la passion, " comme on la joue aujourd'hui ", où la cause de la culpabilité prend d'autres formes : le ça chez Freud, l'ombre chez Jung, l'agression chez Klein. Puisqu'en termes psychanalytiques, ces éléments sont toujours présents, ils nécessitent une expiation répétée, tout comme Batman doit continuer à monter la garde contre le crime et poursuivre son combat contre lui-même. Les dernières paroles du Joker, quand Batman quitte l'asile, évoquent le sens religieux originel de l'asile, un lieu de refuge : " N'oublie pas, dit-il, si ça devient trop dur, il y aura toujours une place pour toi ici. "

L'un des éléments les plus utiles de l'ouvre de Klein est l'idée selon laquelle le temps psychologique n'est pas linéaire. Alors que Freud examinait le présent de la névrose pour en reconstituer le passé, Klein estimait que ce sont les notions infantiles du temps qui gouvernent l'inconscient et font du passé " un perpétuel présent ". Le temps infantile " semblerait être plus proche des relations spatiales : ici, là ; aller, venir ; une durée horizontale et scandée plutôt qu'une perspective temporelle verticale et historique. " (6) Tout l'agencement d'Arkham Asylum, intrigue et illustrations, offre au lecteur une impression de temps spatial : l'expérience de la mort de sa mère est présente en permanence dans l'inconscient de Batman, tout comme elle l'était dans celui d'Arkham. Batman vit le passé d'Arkham en lisant le récit qu'en fait le journal, tout comme il vit le sien. Il tue son dragon à l'instant où (dans le temps psychologique) Arkham tue le sien. L'intensité et l'ambiguïté de cet instant sont représentées par l'ambiguïté des cases horizontales fluides, qui montrent des instants partiels de Batman en train de tuer un reptile immense, alors même que son propre corps est transpercé. De plus, c'est seulement dans les instants suivants, à l'évidence, que Batman découvre le journal d'Arkham, bien que le lecteur en ait une expérience visuelle depuis les premières pages du roman. Le récit se trouve ainsi marqué par la circularité, ce qui suggère que Batman revivra l'histoire d'Arkham, encore et encore, alors qu'il projette sa rage et sa culpabilité sur la figure d'Arkham. Bien qu'Arkham soit physiquement mort, il est devenu perpétuellement présent pour Batman.

Un des problèmes posés par la théorie de Klein est l'usage constant qu'elle fait de la dualité, mode de pensée largement critiqué pour les simplifications qu'il permet. Klein postule deux " positions " fondamentales dans notre vie psychologique, qui continuent à dominer nos relations avec les autres : les kleiniens parlent constamment de " fission " (splitting). De plus, Klein se concentrait, non sur le triangle odipal, mais sur la dyade mère-enfant. Cependant, ce que cette théorie semble perdre en complexité intellectuelle au moyen de l'accent mis sur le duel, elle le gagne en intensité émotionnelle. Il est certain que la relation mère-enfant domine la petite enfance de la plupart des individus ; en faire le moteur d'un récit est un moyen presque infaillible d'y impliquer le lecteur, consciemment et inconsciemment. Morrison et McKean soulignent l'importance de la mère pour ce récit dans l'épilogue, qui est une citation tirée du " Message de Pâques à tous les enfants qui aiment Alice " (que les auteurs attribuent par erreur à Alice au pays des merveilles) (7) : " Et n'est-ce pas la douce main d'une Maman qui tire tes rideaux, la voix agréable d'une Maman qui te dit de te lever ? Se lever et oublier, à la lumière éclatante du soleil, les rêves hideux qui t'ont tellement effrayé quand tout était noir. " À la lumière de tout ce qui précède, cette situation est extrêmement ironique : c'est la mère qui a provoqué les rêves hideux, sans pour autant en libérer Arkham ni Batman. Arkham est mort mais, pour Batman, les rêves continuent.

Le roman joue avec la dualité à d'autres niveaux : l'alternance des récits, la confrontation entre Batman et le Joker et l'identité Batman-Arkham, les deux rencontres avec les ombres jungiennes et, surtout, la présence du patient criminel, " Double-Face ". Après qu'une moitié de son visage fut horriblement défigurée, Harvey Dent est devenu obsédé par la dualité et joue à pile ou face toutes ses décisions avec un dollar d'argent. Le Docteur Adams, un psychiatre, l'a progressivement sevré en l'amenant à utiliser un jeu de tarot, si bien qu'il a maintenant davantage de choix possibles. Mais à la fin de l'histoire, le choix se résume à deux : Batman reste ou part, et c'est la pièce de Double-Face qui prend la décision. Ici aussi, la complexité vole en éclats, comme le tarot de Dent, face à la simplicité et à l'intensité émotionnelles du duel.

La dualité qui caractérise la théorie de Klein semble particulièrement propice à l'interprétation de quasiment toute bande dessinée, forme littéraire communiquant simultanément par des mots et des images. Tout comme l'inconscient mêle les mots et les images de manière remarquablement complexe pour arriver à ses fins, la stratification des mots et des images dans la bande dessinée suggère que les mots seuls ne peuvent contenir la totalité du sens. Mais dans Arkham Asylum en particulier, les images ne font pas qu'ajouter de l'information : elles sont une information sur un pied d'égalité avec les mots. Leur fonction ne se limite pas à la clarification : elles multiplient à dessein les sens possibles, suggèrent des significations cachées, d'autres voies à emprunter, une vérité toujours hors de portée. Et nos yeux doivent synthétiser l'apport des deux moyens d'expression, équilibrer, trier, accepter. Une telle lecture peut impliquer plus de strates conscientes et inconscientes que les mots seuls.

La découverte fondamentale de Freud fut de prendre conscience que la névrose était une extension de la normalité. Jung estimait que nous devons reconnaître nos " moi obscurs " (shadow selves) avant de pouvoir être complets. En travaillant sur la limite séparant le physique du psychologique, Klein a contribué à mettre en évidence la dimension psychotique dans la petite enfance et, par extension, dans les rêves, les fantasmes et les obsessions cachées. Arkham Asylum explore les formes multiples de cette présence. Amadeus Arkham était fou. Il se peut que le Joker soit fou, bien que le Docteur Adams dise qu'il représente peut-être une espèce de " super-santé mentale [super-sanity]. adaptée à la vie urbaine de la fin du xxe siècle ". Qu'en est-il de Batman ? Dans les dernières pages du roman, qui fonctionnent comme un résumé de la " distribution ", il se retrouve classé parmi les pensionnaires de l'asile en raison de son obsession du déguisement et des criminels : primus inter pares. Avec une ironie assez désabusée, McKean et Morrison s'incluent aussi dans la liste : leur photo et leur biographie suivent la liste des pensionnaires criminels, invitant ainsi le lecteur à se demander si notre place à tous n'est pas là, car tous, nous avons des rêves, des fantasmes et des obsessions. Morrison et McKean semblent dire au lecteur ce que le personnage dans l'asile dit à Batman : " Arkham est un miroir et nous sommes vous. "

On a peut-être affaire à une coïncidence : l'ouvre de Melanie Klein a connu sa plus grande popularité en Angleterre et Morrison et McKean vivent tous deux au Royaume-Uni. Mais tous trois ont aussi beaucoup à dire aux lecteurs américains. Tout comme l'ouvre de Klein soulève des questions dérangeantes à propos des figures maternelles et des associations entre santé mentale, culpabilité et folie, Arkham Asylum ouvre une fenêtre sur le monde déroutant de l'inconscient en posant les mêmes questions, sans pour autant en simplifier les réponses. Depuis l'époque des EC Comics (8), les comic books ont permis aux lecteurs d'entr'apercevoir leurs fantasmes les plus obscurs. Néanmoins, ce roman graphique dépeint la culpabilité engendrée par nos fantasmes les plus élémentaires : son insolite beauté picturale nous entraîne dans le monde obscur que nous partageons avec tous ceux qui se sentent coupables. C'est une remarquable réussite.

Traduction Jean-Paul Gabilliet (9)

Notes

1 On emploiera tout au long de cet article l'expression " roman graphique " pour traduire l'anglais graphic novel, cette expression ne recouvrant qu'imparfaitement le champ sémantique du terme français " album " (NdT).

2 Les illustrations sont tirées du roman graphique Arkham Asylum, écrit par Grant Morrison et illustré par Dave McKean. © 1989 DC Comics. Tous droits réservés. Utilisées avec la permission de DC Comics.

3 Julia Kristeva, Polylogue (Paris : Seuil, 1977), p. 393.

4 Benjamin Wright et Lee Rainwater, " The Meaning of Color ", Journal of General Psychology 67 (1962) cité dans Perry Nodelman, Words About Pictures (Athens : University of Georgia Press, 1988), p. 66.

5 Super-héros de la maison d'édition DC (comme Superman et Batman), créé en 1959 à partir d'un personnage éponyme antérieur datant de 1940. Arborant un masque et un costume vert, Green Lantern, dans le civil Hal Jordan (tout au moins jusqu'au début des années 1990, période à laquelle le personnage a connu de nombreux bouleversements), tire son pouvoir d'un anneau d'origine extra-terrestre qui lui confère de vastes pouvoirs ; l'anneau doit être rechargé toutes les vingt-quatre heures par une lanterne cosmique, qui a donné son nom au personnage (NdT).

6 Juliet Mitchell, Introduction de The Selected Melanie Klein (Londres : Penguin, 1986), p. 26.

7 " An Easter Greeting to Every Child Who Loves Alice " est un texte de 1876 que Lewis Carroll destinait à accompagner La Chasse au Snark. Il fut finalement publié séparément mais se retrouve à notre époque souvent associé à Alice au pays des merveilles. C'est donc par erreur que Morrison attribue la citation à cette dernière ouvre.

8 Premières bandes dessinées américaines d'horreur, publiées entre 1950 et 1954 par l'éditeur EC. La qualité de leur graphisme et l'occasionnelle originalité de leurs scénarios en ont fait la référence par rapport à laquelle est évaluée toute bande dessinée fantastique publiée aux États-Unis (NdT).

9 Traduction de " Guilt and the Unconscious in Arkham Asylum ", paru dans Inks : Cartoon and Comic Art Studies 1.1 (February 1994) : 2-13. Traduit et reproduit avec l'autorisation d'Ohio State University Press. © 1994 by the Ohio State University Press. Tous droits réservés.

 
 
 
   
 

 

Maerlant Center Institute for Cultural Studies

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