Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 4. Gender issue - guest editor: Heike Jüngst

Le lieu et l'espace : expérience et théorie

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Author: Jan BAETENS
Published: September 2002

Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, Ecrire l'espace,Presses Universitaires de Vincennes, coll. Hors-cadre, 2002

Abstract (E): In her new book, "Ecrire l'espace", Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, theoriezes the difference between the notion of "place" and the concept of "space". In her deconstructive analysis, the latter can be seen as an illustration of Blanchot's "neutral".

Abstract (F): Dans son nouveau livre, "Ecrire l'espace", Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, théorise la différence entre les notions de lieu et d'espace. Proche de la déconstruction, l'auteur propose de penser l'espace comme une des formes du neutre de Blanchot.

Keywords: Blanchot, neutre, espace, lieu, Bachelard

 

Livre difficile, paradoxal, jusqu'à l'évanescent parfois, Écrire l'espace est avant tout une contribution essentielle à notre réflexion sur un des concepts les plus importants de notre manière de penser et de vivre le texte et l'ouvre d'art (plastique ou cinématographique). Penser et vivre en même temps : parce que l'espace est à la fois notion abstraite et expérience sensible. Mais aussi en même temps l'écrit et l'image : parce que l'espace est justement un des éléments, avec sans doute l'écriture ou le montage dont il n'est pas facile de le distinguer absolument, qui défont radicalement la séparation des pratiques et des médias.

Écrire l'espace n'est certes pas le premier livre à se poser la question de l'espace à l'intersection de la philosophie et de l'art. La psychanalyse et la sémiotique, que l'auteur discute à fond, s'étaient déjà longuement penchées sur ce problèmes. Mais ni l'une ni l'autre n'ont pu cerner vraiment ce qui est au cour de la pensée de Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, à savoir que l'espace, qui ne peut certes se penser qu'à partir du lieu, ne peut en aucune façon se concevoir comme une propriété ou une expansion du seul lieu. L'espace est au contraire ce qui " déconstruit " (pour parler très vite) le lieu, l'espace est un travail, une relation, pourquoi pas un montage, ayant pour effet de mettre à nu ce qui échappe au lieu et de montrer, fût-ce dans une pure négativité, qu'aucun lieu ne coïncide avec lui-même, ni en soi, ni à travers le regard de quelque observateur.

La psychanalyse bachelardienne est insuffisante à faire le pas du lieu à l'espace. En effet, si elle dépasse incontestablement la clôture du lieu, elle ferme aussi le passage à l'espace tel que le construit ici Marie-Claire Ropars-Wuilleumier. Bachelard ramène le tremblement et la dynamisation du lieu à la position d'un sujet dont la place centrale n'est jamais contestée. Dit autrement : l'espace de Bachelard est trop subjectif pour qu'il puisse réellement prendre en charge la force négative de l'espace qu'explore ici Écrire l'espace. La question reste pourtant si d'autres formes de lecture psychanalytique ne permettraient pas d'aller plus loin dans la contestation du lieu que l'approche bachelardienne : un dialogue plus direct avec une étude comme Discours figure de Lyotard eût peut-être été à sa place ici.

Quant à la sémiotique traditionnelle d'obédience greimassienne, qui certes divise le lieu en le déployant comme un champ de forces topiques (tout " point " est en effet automatiquement envisagé comme une " structure " à quatre termes), force est de constater qu'elle non plus n'est pas l'instrument le plus approprié pour penser la mise en question du lieu lui-même et pour le faire sortir des dichotomies initiales et fondatrices de la logique de cette méthode. La chose est vraie sans aucun doute, mais ici encore on eût pû s'attendre à un dialogue plus poussé avec d'autres formes de sémiotique, comme par exemple la sémiotique tensive de Fontanille, où la question du rapport sémiotique comme force plutôt que comme antithèse est posée de manière très stimulante.

Contre la psychanalyse et la sémiotique, dont l'intérêt et la nécessité sont pourtant reconnues d'un bout à l'autre de son ouvrage, Marie-Claire Ropars-Wuilleumier se tourne essentiellement vers la pensée du neutre, plus particulièrement vers la pensée du neutre telle qu'on la trouve chez Blanchot (même si, la chose est très nette dans Écrire l'espace, Blanchot est visiblement relu à l'aide de Derrida et, dans une moindre mesure, de Deleuze).

Pourquoi Blanchot ? Parce que sa pensée du neutre correspond le mieux aux deux facettes inextricablement liées que poursuit Marie-Claire Ropars-Wuilleumier :

1) D'abord parce que l'espace est construit comme catégorie transdisciplinaire et transmédiatique. Blanchot a été un des premiers à essayer l'écriture, art du temps par excellent (Lessing), comme espace, et ce de manière non platement visuelle. Marie-Claire Ropars-Wuilleumier se propose de prolonger et de radicaliser ce geste d'hybridisation en rendant le concept d'espace à la fois plus concret et plus abstrait encore.

2) Comme les notions de montage et d'écriture eussent également fait l'affaire pour cette question, il est une deuxième raison encore, elle capitale. En effet, l'espace blanchotien dit, mieux que le couple montage/écriture, l'ambivalence du concept d'espace : celui-ci est lieu sensible (lisible, visible, tangible) mais aussi rapport, et même rapport qui nous oblige à penser le dépassement du lieu (c'est en cela qu'il relève du conceptuel). Le recours blanchotien au mythe (ici bien sûr le mythe d'Orphée, qui permet d'articuler oeuvre et désoeuvrement, lieu et espace, concret et abstrait) articule fort bien cette ambivalence constitutive.

Fidèle à la double logique fondamentale de l'expérience sensible et du concept théorique qu'elle creuse dans son livre, Marie-Claire Ropars-Wuilleumier ne se limite nullement à proposer une approche purement conceptuelle de la notion d'espace. Son livre se bâtit à partir d'analyses très concrètes portant sur des auteurs et des ouvres extrêmement divers. Ce va-et-vient permanent entre analyses visuelles et lectures textuelles, les unes comme les autres relevant du microscopique, donnent à Écrire l'espace une force exceptionnelle. La microlecture de Sans toit ni loi d'Agnès Varda, qui aide à montrer comment se construire une présentation de l'espace libéré de l'ancrage du sujet, ou celle d'Un malade en forêt de Louis-René des Forêts, qui permet à l'auteur d'intégrer à son analyse de l'espace la complexité de la dimension temporelle, sont des illustrations éblouissantes de ce que la tension lieu/espace peut apporter à notre compréhension des ouvres comme à une meilleure intelligence des enjeux théoriques du livre de Marie-Claire Ropars-Wuilleumier.

 
 
 

Jan BAETENS

   
 

 

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