Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 15. Battles around Images: Iconoclasm and Beyond

Texte et image: les signes piégés de la science, de la vulgarisation à la fiction

Author: Jean-François Chassay
Published: November 2006

Abstract (E): This paper looks at how representations of science within the contemporary imaginary appear in the form of images (rhetorical or iconic) that often lead to a certain mythologization. The text does not devote its attention solely to one object, but rather seeks to open discussion on the difficulties (contradictions, debates) that arise between text and images in science, using examples taken from novels, comic books, advertisements, as well as social discourse as a whole.

Abstract (F): Ce texte voudrait examiner comment les sciences s’inscrivent dans l’imaginaire contemporain en produisant des images (rhétoriques ou icôniques) qui conduisent souvent à une certaine mythification. Plutôt que de s’arrêter sur un objet singulier, le texte voudrait ouvrir la discussion sur les difficultés (les contradictions, les débats) entre textes et images en science, à partir d’exemples tirés de romans, de bandes dessinées, de publicités, aussi bien que du discours social dans son ensemble.

keywords: science, representation, popularization, Gottlib

 

 

Dans l'imagination populaire, les sciences sont silencieuses. Le scientifique scrute dans son microscope, ouvre grand les yeux dans son télescope, et transcrit ce qu'il voit. Il y a dans certaines affirmations de scientifiques une parenté avec la manière dont le poète romantique parle de cette illumination divine, l'inspiration. La baignoire d'Archimède de Sven Ortoli et Nicolas Witkowski en donne plusieurs exemples. J'en signale ici quelques-uns. Le mathématicien Gauss : "Comme en un éclair subit, l'énigme se trouva résolut. " Le physicien Tesla : "L'idée me vint comme un éclair et, en un instant, la vérité fut révélée. " Ou encore, sur un mode plus rabelaisien, le mathématicien anglais Christopher Zeeman : "Plus tard cette nuit-là - l'avouerais-je? -, je me suis assis sur les toilettes. C'est alors que l'éclair de l'inspiration m'a touché comme une bombe. " Solitaire, enfermé seul en lui-même avec son génie, le scientifique voit surgir l'image, le signe, l'équation, le dessin qui permet d'entrevoir de nouvelles voies sacrées pour saisir le réel. "L'éclair " est ici, par trois fois, l'image forte qui ouvre une brèche permettant de comprendre la volonté divine à travers la nature. (ORTOLI/WITKOWSKI 1996 : 10-11)

Car nous pourrions nous croire en pleine apocalypse : Dieu a dévoilé à certains de ses sujets élus des secrets et ils seront transmetteurs de ses connaissances. Voilà comment les mythes scientifiques se développent : dans ces "éclairs de génie ", des images fortes surgissent qui formeront, pour le public, la science. Cette mythologie est ainsi liée à certaines images qui parfois dénaturent le propos, parfois permettent de le penser autrement, parfois le font dévier de son sens pour des raisons idéologiques.

La science (et il faudrait plus justement dire les sciences tant elles sont différentes) est-elle d'abord image ou texte? Scène forte ou lente élaboration qui doit passer par le discours? Comment l'exprimer de manière objective? Dans une déclaration célèbre, le juge américain Potter Stewart, membre de la Cour suprême, affirma qu'il ne pouvait définir une scène comme pornographique que s'il la voyait. Le citoyen ordinaire dirait-il une chose semblable de la science, à savoir qu'elle n'existe que dans la mesure où on peut la voir? N'allons quand même pas jusqu'à nous demander si elle est pornographique, l'analogie serait par trop réductrice.

Plutôt que de m'arrêter sur un objet singulier, mon texte voudrait ouvrir la discussion sur les difficultés (les contradictions, les débats) entre textes et images en science, à partir de certaines réflexions, issues de romans, de bandes dessinées, d'images tirées de la publicité, aussi bien que du discours social dans son ensemble. Je ne suivrai pas une ligne droite, mais propose plutôt d'entrer dans un labyrinthe où, je l'espère, nous glanerons suffisamment d'informations pour les besoins de la discussion lorsque nous en sortirons.

 

 

Du rôle de l'image dans l'imaginaire scientifique

 

Dans Les structures rhétoriques de la science, Fernand Hallyn rapporte une anecdote concernant le naturaliste Louis Agassiz qui enseignait dans la deuxième moitié du XIXe siècle :

Un étudiant comblé d'honneurs [.] se rendit chez Agassiz pour y passer toutes ses dernières épreuves. Le grand homme lui présenta un petit poisson et lui demanda de le décrire.

L'étudiant : ''Ce n'est qu'un poisson-lune''

Agassiz : ''Je le sais bien. Écrivez-en une description.''

Au bout de quelques minutes, l'étudiant revint avec la description de l' Ichthus heliodiplodokus, ou quelque autre terme qui sert à masquer le commun poisson-lune à l'entendement des foules [.] Agassiz demanda à l'étudiant de lui décrire à nouveau le poisson. L'étudiant lui rapporta un essai de quatre pages. Agassiz lui dit alors de regarder le poisson. Au bout de trois semaines le poisson était dans un état de décomposition avancée, mais l'étudiant commençait à le connaître. (HALLYN 2004 : 9-10)

Le défaut des premières tentatives de l'étudiant tenait à leur caractère médiatisé. Je paraphrase Hallyn en disant qu'il y avait de la part d'Agassiz une volonté de contact pur avec l'objet par le regard, idéal d'une représentation scientifique en dehors de toute médiation entre sujet et objet qui relève du mythe. "Le regard est toujours dirigé, limité par des conditions précises, par des protocoles admis, par des fins explicites ou implicites, par un savoir déjà accepté, par des présuppositions et implications concernant les fondements et les fins, ou encore les valeurs mises en ouvre ", écrit Hallyn (2004 : 11). À la fin du XIXe siècle, le physicien Ludwig Boltzmann affirmait déjà : "la nature du processus de pensée [.] consiste à ajouter quelque chose à l'expérience et à créer une image mentale [.] qui n'est pas l'expérience et qui, par conséquent, permet de représenter beaucoup d'expériences. " (Verlet 1993 : 77)

Ces "effets médiateurs " ne visent pas dans mon esprit à supposer que l'expérience scientifique est pure construction sociale et à situer les sciences dans un cadre épistémologique qui défendrait un relativisme tous azimuts. Il s'agit d'un autre débat, complexe, qui ne peut être abordé ici. Je veux plutôt me demander comment on pense voit la science en-dehors du laboratoire. Comment les images viennent-elles soutenir un imaginaire de la science? De nombreuses réflexions aujourd'hui viennent enrichir ce débat (voir par exemple, récemment PAUWELS 2005), dont on ne peut douter de la pertinence.

Prenons d'abord deux images simples qui ont fait florès : le "big bang " et "l'effet papillon ". La théorie de la cosmogénèse actuelle, née dans les années vingt avec les travaux du Soviétique Friedman et du Belge Lemaître propose un univers en expansion. Un univers primitif, très dense et très chaud, donc très énergétique, ne pouvait que connaître une phase d'expansion et de refroidissement progressif. Mais cette expansion concerne l'espace lui-même. C'est un cadre théorique qui explique le principe, sans un scénario encore très détaillé et précis sur son rythme et ses phases. Il faut rappeler que l'expression "Big bang " a été forgée par l'astrophysicien Fred Hoyle qui ne croyait pas à cette théorie et a voulu la tourner en dérision. La traduction rend bien compte de cette ironie : utiliser l'expression "gros boum " n'est pas une manière très raisonnable, d'un point de vue scientifique, de réfléchir sur la naissance du cosmos. Et pourtant, cette formule qui fait image, très courante, suggère l'expression d'une gigantesque explosion (bruyante de plus!), survenant subitement, alors que le concept même de temps (si on refuse de le concevoir uniquement d'un point de vue anthropocentrique) ne permet pas si clairement d'imaginer un avant et un après.

"L'effet papillon " quant à lui, illustre la théorie du chaos. Elle vient du météorologue américain Edward Lorenz qui voulait rendre compte de ce qu'il nommait la "sensibilité aux conditions initiales ". Utilisant une métaphore (insistons sur le mot), Lorenz se demande : "Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il déclencher une tornade au Texas? ", dans le but d'exprimer une caractéristique des systèmes physiques chaotiques. Un changement minime peut provoquer, par ses effets à moyen terme, des modifications immenses en un autre point de la planète. L'image est forte, trop forte en réalité, et sera largement reprise dans différents contextes fictionnels (en science-fiction notamment). Le problème tient au fait que cette image du battement d'aile d'un papillon, si elle est facilement imaginable, est tellement réductrice qu'elle en devient fausse. Comme le déclarait, fort agacé, quelques années plus tard, ce pauvre Lorenz, si un battement d'aile peut déclencher une tornade, alors il faut préciser, d'une part, que c'est valable pour les battements subséquents et précédents de ces ailes, comme de ceux de millions d'autres papillons, sans compter les activités innombrables de plusieurs autres créatures plus puissantes, à commencer par notre propre espèce et, d'autre part, si un battement d'ailes peut déclencher une tornade, il peut aussi l'empêcher. Bref, nous vivons dans un monde systémique et la relation causale proposée ici a le défaut de négliger . tout le reste.

Jusqu'où peut-on, éthiquement, métaphoriser les découvertes scientifiques, en en proposant des images compréhensibles? C'est tout le problème de la vulgarisation qui, à coup d'images, traduit ce que, souvent, on ne peut voir.

"L'imaginaire de la science, et de la physique en particulier, selon le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, a été principalement, mais pas seulement, un imaginaire visuel. En ce sens, le mot ''imaginaire'' est bien choisi, fondé sur notre appréhension directe et visuelle, sur nos images du monde qui nous entoure." (Maréchal/Lévy-Leblond 1988 : 81) D'ailleurs, ne pourrait-on pas dire que l'usage des symboles en science, "empruntés aux alphabets latin, grec, hébraïque, témoigne d'un véritable imaginaire de la lettre", affirme encore Jean-Marc Lévy-Leblond? (1988 : 81)

Le problème tient à ce qu'une partie importante de la science, notamment en physique, a commencé à se faire invisible à partir de la fin du XIX e siècle. L'imaginaire scientifique repose sur de nouvelles images qu'on a du mal à se représenter. J'aimerais donner brièvement un bref premier exemple des problèmes posés par cela à partir d'un roman de l'Italien Daniele Del Giudice intitulé Atlas occidental.

 

 

Écrire la science à travers la fiction

 

Il met en scène un jeune physicien, Brahé, qui travaille sur les particules subatomiques au CERN à Genève (le Centre européen de recherches nucléaires), ainsi qu'un vieil écrivain, Epstein, connu, adulé, "nobélisable". Ce roman propose le développement d'une amitié, mais aussi, subtilement, le regard commun qu'ils posent sur le réel et sur la complexité qui le fonde.

Chacun à tour de rôle, pour le bénéfice de son interlocuteur, cherche à décrire les formes de la matière qu'il a sous les yeux : particules fugaces sur les écrans d'un laboratoire, paysage ou visage. Face à la réalité, le physicien et l'écrivain sont confrontés aux affres du langage et à la difficulté de le circonscrire pour signifier exactement ce que le monde révèle.

Un jour, Epstein demande à Brahé de lui expliquer son travail. Ce dernier cherche désespérément des analogies, multiplie les "comme", cherche la comparaison idoine. Mais Epstein l'arrête :

Ce dont vous parlez ne ressemble à rien, vous le savez très bien. Je veux, moi, que l'on sente cette différence. [.] N'ayez pas peur de me désorienter, puisque ce dont vous me parlez est tout à fait en dehors de mes orientations." Alors Brahé reprend, faisant "Surgir d'un sous-monde des dimensions, des concepts, des mouvements, des éclats et des directions qui naissaient d'une parfaite construction mathématique, élastique et stupéfaite, et n'étaient valables que là; mais le fait déjà de parler de haut et de bas, d'intérieur et d'extérieur, étaient tout à fait impropre, et de temps en temps il se corrigeait. (DEL GIUDICE 1987 :129-130)

Un "sous-monde" qui correspond à une essence : ces particules élémentaires qui conduisent les phénomènes à l'existence et pour lesquelles, si les mots existent, il n'existe par contre pas encore de grammaire.

Brahé regarde Epstein et voit qu'il comprend, malgré tout. Epstein est un homme pour qui les mots ont une valeur en soi. Il écoute, osons l'affirmer ainsi, comme s'il lisait du Mallarmé. "Abolit bibelot d'inanité sonore" : ce qu'il entend par la voix du physicien est un langage poétique au sens fort, une altérité radicale, qui déplace et ébranle l'identité du sujet dans la mesure où il se voit conduit ailleurs. Mais si surgissent de là des visions, images fortes, cela ne rend pas pour autant la physique des particules compréhensible pour lui.

Le roman s'interroge sur la manière d'exprimer le monde, à travers le langage commun, alors que selon la science ce monde a changé, n'est plus celui qu'on continue à décrire, de manière semblable, depuis des années.

Tout au long du roman, les chercheurs du CERN cherchent quelque chose sur l'écran. Le lecteur n'a droit qu'à cette tautologie : ils ne parviennent pas à voir ou à peine à voir ce qu'ils veulent voir. L'expérience consiste à regarder, mais regarder quoi? Pour que le lecteur béotien le comprenne, il faudrait qu'il connaisse. Or, il est dans la situation d'Epstein : face à un nouveau monde, il ne possède pas les mots. Pourtant, au moment où Brahé, avec infiniment d'émotion, va finalement "voir" sur l'écran ce qu'il cherche depuis des mois, cela se traduira ainsi : "Pour tout ce qu'il voyait mentalement en ce moment il n'existait pas d'image, au moins jusqu'au moment où [.] il aperçut l'enroulement des dimensions sur elles-mêmes, et leur disparition à l'intérieur des quatre dimensions connues, où tout se manifestait encore de manière ponctiforme, champs ondes, particules, y compris les particules qu'il voyait pour la première fois cette nuit-là; et il lui a semblé que ce qu'ils appelaient force nucléaire ou force gravitationnelle n'était pas autre chose qu'un sens, comme l'ouïe ou le toucher. "  (DEL GIUDICE 1987 : 178)

Mais que veut dire un monde qu'on ne peut nommer? Voilà la principale différence entre le physicien et l'écrivain, car ce dernier peut dire le monde qui l'entoure. Brahé en fait l'expérience en entrant dans une librairie où il désire justement acheter des livres d'Epstein. Le voilà confronté aux ambiguïtés de son propre travail, dans cet extrait fondamental pour qui s'intéresse à la réflexion sur le rapport entre mots et images en science:

Il trouvait si étrange qu'il y eût là tous les livres sauf ceux relatifs à sa spécialité, et, quand il y en avait, ils étaient de vulgarisation; en sorte que les choses dont il s'occupait devenaient des oranges coupées en quartiers, des sandwiches à plusieurs couches, des balles de tennis, des automobiles qui devaient parcourir des milliards de kilomètres, des escargots en course avec des missiles [.], des balles tirées par des fusils, des verres d'eau [.] et la phrase qui revenait le plus souvent était ''imaginez un'' : presque toujours il devait imaginer une chose différente de celles sur lesquelles il travaillait. Depuis plus d'un demi-siècle, tout avait changé, et, malgré cela, une loi extraordinaire de conservation de l'imaginaire et de la perception ramenait tout à ce qu'il était avant. Il était certes nécessaire d'expliquer, mais comment expliquer que pour ce qu'il voyait, lui, et cherchait à voir, il n'existait littéralement pas d'image [.], sinon des images conventionnelles et formalisées selon une représentation rigoureuse, aussi arbitraires et puissantes, par rapport aux choses, qu'un alphabet. (DEL GIUDICE 1987 : 100-101)

Nous voilà reconduit à l'imaginaire de la lettre dont parlait Jean-Marc Lévy-Leblond.

 

 

Figures de la science, mythes de la science

 

Quelles sont les résonances de cet effet des images scientifiques dans le discours social? Comment vulgarise-t-on certains grands concepts scientifiques? Je terminerai en donnant deux exemples qui concernent deux grandes figures de la science occidentale. Le premier cas est celui de Darwin. Inutile d'insister sur les controverses actuelles autour de la théorie de l'évolution, entre les tenants du créationnisme, l'ultra-darwinisme, la sociobiologie, le néodarwinisme, etc.

On sait que la crise provoquée par la théorie darwinienne (en particulier avec l'Église) repose sur la part de hasard et la complexité de la théorie de l'évolution (expression qu'il a d'ailleurs longtemps récusée préférant parler d'une "théorie de la descendance avec modification par la sélection naturelle "). Pour Lamarck, un siècle plus tôt, les espèces changeaient de forme au cours des temps, sans disparaître complètement. Ou alors elles n'étaient que la transformation d'espèces antérieures. Les espèces se succédant, il en résultait une gradation, des formes les plus simples aux plus complexes en culminant avec les plus parfaites, l'Homme occupant le sommet de la perfection dans cette grande chaîne de la Création (et, accessoirement, la femme pas trop loin derrière.). Cette gradation, hiérarchie statique ne remettant pas en question la prédominance de l'Homme (à l'image de son Dieu créateur), ne figure ni dans le darwinisme ni dans le néo-darwinisme. On a dit que pour Darwin l'homme descendait du singe. Disons, si je puis me permettre de faire moi-même de la vulgarisation rapide, qu'il a plutôt dit que l'être humain est un cousin éloigné du singe. Ce n'est pas la même chose.

L'unique figure insérée dans l'édition originale de 1859 De l'origine des espèces est une représentation du processus de ramification, arborescent. L'évolution des ancêtres de notre espèce est moins claire qu'on ne l'avance parfois. Le paléoanthropologue Pascal Picq, dans Nouvelle Histoire de l'Homme écrit: "Il y a encore 40 000 ans, alors que s'affirmait la dernière grande période glaciaire, quatre espèces d'Hommes habitaient la Terre. Aujourd'hui, il n'en reste plus qu'une. L'évolution, pas plus que l'Histoire, ''ne repasse les plats'' car elle est contingente. À une glaciation près, il y aurait peut-être plus d'hommes ou encore plusieurs espèces d'hommes. Il n'en reste qu'une. " (PICQ 2005 : 38-39) Homo sapiens a été précédé selon des croisements qui ne sont pas platement linéaires. Il y a quelques dizaines de milliers d'années, existaient l'Homme de Neandertal, de Solo, de Florès, de Cro-Magnon et l'Homo Sapiens ne descend pas directement du chimpanzé. Pourtant, la conception de l'évolution darwinienne est encore perçue comme un phénomène linéaire simple qui correspond à des fondements judéo-chrétiens.

La parabole de la clairière marquera durablement toute interprétation des origines de l'Homme ou de la lignée humaine. Comme dans les cosmologies, il y a un monde obscur et chaotique, celui des forêts; puis une rupture, une expulsion dramatique, comme une naissance et l'entrée dans le monde réel. Ce n'est qu'une fois dans ce monde réel que l'humain se révèle, se redresse pour dominer son corps et la nature à l'aide de la technique. Mais la paléoanthropologie et ses fossiles foisonnants piétinent ces mythes. (PICQ 2005 :75)

Or, on le sait, l'image la plus fréquente de la théorie de l'évolution de Darwin consiste à présenter quelques singes qui peu à peu se redressent. Non seulement cette image est courante au point d'être devenue une sorte de métonymie de Darwin, mais elle a envahi la caricature politique et sociale aussi bien que la publicité, au point d'être une des images "scientifiques " les plus fréquentes aujourd'hui. Sauf que non seulement, sur le plan scientifique, elle ne veut plus dire grand-chose, mais elle tend à contredire la pensée darwinienne.

Mon dernier exemple sera celui de Newton et de la théorie de la gravitation, et surtout de la fameuse pomme qui lui est associée. Rappelons l'anecdote : dans le verger de sa maison de Woolthorpe, un soir de pleine lune, Newton, voyant tomber une pomme, lève la tête et regardant la lune se demande pourquoi elle ne tombe pas. Et pourtant elle tombe, puisque sa trajectoire circulaire implique une chute continue vers le centre (à savoir la Terre). Voilà ce qu'il aurait deviné, après avoir vu chuter une des pommes les plus célèbres de l'histoire de la culture. Pourtant, cette histoire est elle-même une pure fiction, Newton n'ayant jamais vu une pomme tombée, encore moins reçue une pomme sur la tête, expérience qui aurait déclenché chez lui une inspiration subite. L'anecdote est racontée par Newton et rapportée par William Stukeley, son premier biographe, qui l'entend en 1726, un an avant la mort du physicien, c'est-à-dire 60 ans après le moment où l'événement se serait déroulé. Personne n'en a entendu parler jusque-là, au grand étonnement de Stukeley, qui prend la peine de le spécifier.

Les biographes s'entendent aujourd'hui pour dire qu'il s'agit d'une reconstruction a posteriori, de la part de Newton, pour expliquer le principe de la chose à sa nièce Catherine Conduitt, un des rares êtres humains pour lequel il avait de l'estime, et certainement la seule femme qu'il ne méprisait pas. Il y aurait ainsi, encore une fois, une femme derrière la pomme. On ne dira jamais assez à quel point l'histoire se répète.

Une fiction donc, une exemplification pédagogique à partir d'une anecdote qui se voulait authentique, et qui circule, près de 300 ans après la mort de Newton. Les lecteurs de la Rubrique-à-brac de Marcel Gotlib ne peuvent que se souvenir, hilare, des nombreuses variations sur le phénomène qui apparaissait dans les pages des différents volumes, tirés des planches publiées dans Pilote.

Si Gotlib utilise de manière frénétique et légère, la "fiction Newton ", son utilisation de la scène de la pomme est significative. Elle permet de montrer le potentiel imaginaire de certaines fictions apparues au cours de l'histoire des sciences. Comment la pomme de Newton a-t-elle été interprétée au fil des siècles, quels ont été ses différents modes de transmigration entre biographies, livres d'histoire des sciences, fiction? Quel degré de vérité lui accordait-on? Il y a là un travail archéologique qui mérite d'être entrepris.

J'ajoute un mot sur cette pomme. Considéré comme un des pères (sinon LE père) de l'intelligence artificielle, le mathématicien Alan Turing, qui avait grandement aidé, par ses travaux, le gouvernement britannique pendant la Deuxième Guerre mondiale, fut poussé au suicide en 1954 par le pouvoir anglais lorsqu'on découvrit qu'il était homosexuel, prouvant ainsi que la fière Albion n'avait pas appris grand-chose depuis le procès d'Oscar Wilde. Il se suicida en mordant dans une pomme empoisonnée. Cette même pomme, croquée par un des plus grands scientifiques du XX e siècle, et en son honneur, devint le symbole de la compagnie Apple. Comme la pomme de Blanche-Neige, comme celle de la Bible, comme celle de Newton, elle joue un rôle dramatique. Cet objet bien banal qui circule entre conte pour enfant et politique, science et religion, montre à quel point la science, non seulement est indissociable de l'ensemble de la vie culturelle, mais s'impose au centre de celle-ci.

Pour Georges Didi-Huberman, l'apparition d'un objet auratique "déploie, au-delà de sa propre visibilité, ce que nous devons nommer ses images, ses images en constellations ou en nuages, qui s'imposent à nous comme autant de figures associées, surgissant, s'approchant et s'éloignant pour en poétiser, en ouvrager, en ouvrir l'aspect autant que la signification, pour en faire une ouvre de l'inconscient. " (Didi-Huberman 1992 : 105) Mais dans pareil cas, c'est la précision méthodique des sciences qui se voit remise en question. On peut le regretter, surtout dans les cas où l'imprécision que provoquent ces figures en vient à remettre en question la vérité des théories scientifiques. Entre image et texte en science, il y a tout l'espace où s'engouffre l'imaginaire scientifique, espace de rêve qui comble des besoins, qui instruit les fictions, et qui vient dialectiser les rapports entre textes et images. Mais c'est bien parce que les sciences sont au cour de la culture que ce phénomène peut se produire.

À travers la scène de la pomme, comme à travers la linéarité de l'évolution, le big-bang et l'aile du papillon, c'est un imaginaire qui se déploie, largement constitutif de la science moderne, c'est l'évolution d'un certain fantasme de la science qui est mise au jour. Comment parle-t-on des sciences? Sur quel ton? Avec quelle rhétorique? À partir de quelles images? Quelle est la part d'idéologie dans la représentation de ces moments épiphaniques qui semblent traverser les frontières et les époques?

De ce point de vue, nous pourrions dire que la littérature, parce qu'elle est texte mais fait naître des images à travers les tropes, se trouve intellectuellement bien placée pour réfléchir sur la dialectique texte/image dans les sciences et sur le rôle de l'imaginaire dans celles-ci (ce qui nous renvoie bien sûr, étymologiquement, au mot "image" lui-même).

Le commun des mortels ne connaît de la science que les résultats. Or, la fiction qui met en scène le savant et son langage s'intéresse généralement au processus par lequel la pensée s'invente. La pensée fonctionne à la fois grâce à l'intuition, à l'imagination, à l'expérience, à la connaissance et au désir, ceci étant indissociable du contexte social dans lequel baigne l'individu. En en faisant dans les meilleurs cas un processus de réflexion, une pensée qui s'invente et qui participe de manière dynamique aux modifications de notre connaissance du monde et à notre questionnement sur celui-ci, le roman montre à quel point le discours scientifique marque l'ensemble de la population et non plus seulement les spécialistes, et en quoi il s'inscrit de plain-pied dans la culture qui se fait. Comme l'écrivait Jean-Marc Lévy-Leblond : "en un temps où notre condition, notre vie, sont soumises de plein fouet à l'impact de la technoscience, je crois [...] que la littérature peut nous en donner une connaissance "plus complexe et plus juste" que beaucoup d'analyses théoriques." (LÉVY-LEBLOND 1996 : 184).

 

 

 

Bibliographie

 

Daniele Del Giudice, Atlas occidental, Paris : Seuil (1987)

Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Paris : Minuit (1992)

Fernad Hallyn, Les structures rhétoriques de la science, Paris : Seuil (2004)

Sven Ortoli et Nicolas Witkowski, La baignoire d'Archimède, Paris : Seuil (1996)

Jean-Marc Lévy-Leblond, La pierre de touche, Paris : Gallimard (1996)

I.A. Maréchal [dir.], entretien avec Jean-Marc Lévy-Leblond, Sciences et imaginaire, Paris : Albin Michel (1994)

Luc Pauwels, Visual Cultures of Science, Darmouth : Darmouth College Press/University Press of New England (2005)

Pascal Picq, Nouvelle histoire de l'Homme, Paris : Perrin (2005)

Loup Verlet, La malle de Newton, Paris : Gallimard (1993)

 
 
 

Jean-François Chassay est Professeur titulaire,
Directeur des programmes de ma îtrise et de doctorat en études littéraires
Département d'études littéraires
Université du Québec à Montréal (UQAM)

   
 

 

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