Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 3. Illustrations

Gloria Lopez: une réflexion sur le langage de la bande dessinée

Author: Jan Baetens
Published: August 2001

Abstract (E): Flaubert's opposition to illustrated editions of his works was notorious, and yet he himself had envisaged the publication of a fac-simile of the Saint Julien stained-glass window in Rouen cathedral, significantly placed at the end of his version of the hagiography. This article investigates the choice and placing of the illustration and compares the visual and written narrative.

Abstract (F): L'opposition flaubertienne aux éditions illustrées de ses oeuvres était notoire, et pourtant il a lui-même envisagé la publication d'un fac simile du vitrail de Saint Julien dans la cathédrale de Rouen, placé de manière significative à la fin de sa version de cette hagiographie. Cet article constitue une enquête sur le choix et l'emplacement de l'illustration en question et une comparaison de la narration textuelle et visuelle.

Keywords: Thierry Van Hasselt, Gloria Lopez, drawing, comics, narrative

 

Toute oeuvre, faut-il le répéter, se juge par rapport à un genre, c'est-à-dire par rapport à une certaine combinaison de signes, de thèmes, mais aussi de formes de publication et de contextes éditoriaux. En même temps, aucun genre n'est fixé une fois pour toutes. Au contraire, les formules génériques sont constamment susceptibles d'être modifiées par des réalisations particulières qui bousculent jusqu'à leur idée même, que ce soit pour en dénoncer les limites ou pour les remplacer par de nouveaux modèles, eux aussi provisoires et contestables par définition..

Chacune à leur façon, on l'a vu avec les Nébulaires (Denis Depres) ou Cîmes (Vincent Fortemps) les productions du collectif Fréon aspirent à transformer le genre dit 'bande dessinée'. Gloria Lopez, le premier livre de Thierry Van Hasselt, relève lui aussi ce terrible défi. Ce travail, auquel l'auteur a consacré pres de six ans de recherches graphiques et narratives, ne peut en effet être limité à quelque récit, ni à quelque style, moins encore à quelque expérimentation purement formelle avec, par exemple, l'emboîtement de vignettes dans les pages d'un album. Ce que vise Thierry Van Hasselt, c'est bel et bien le langage même de la bande dessinée.

Certes, Gloria Lopez n'abolit nullement le genre (à bien des égards, on pourrait même dire qu'il le résume), le livre est tout sauf une anti-bande dessinée (ceux qui connaissent le catalogue Fréon le trouveront peut-être plus accessible que les volumes déjà parus de Denis Deprez ou de Vincent Fortemps). Mais le travail de Thierry Van Hasselt contient tant d'indices d'une autre bande dessinée, ou plus exactement d'un autre emploi de la bande dessinée (en un sens, les deux reviennent au même) qu'une première lecture ne peut pas faire l'impasse sur ce genre de questions, non pas pour les instituer en autant de 'trucs' ou de 'procédés', mais afin d'en mesurer l'impact sur l'économie globale du récit en images.

Car Van Hasselt raconte, et raconte au premier degré, ce qui est tout sauf négligeable pour l'appréciation de la part proprement graphique du livre. Autant chaque image de Gloria Lopez mérite un examen détaillé, une lecture de surplace si l'on veut, autant on a également affaire à un récit solide et très solidement mené, avec juste ce qu'il faut de blancs et d'énigmes non résolues pour que le désir de comprendre et d'interpréter ne soit jamais vraiment comblé, et se prolonge donc à l'infini. Bien des péripéties de la vie de l'héroïne éponyme du livre restent ainsidéfinitivement cachées en même temps que vertigineusement ouvertes à bien des hypothèses. Le rôle que joue par exemple le médecin-narrateur dans l'histoire même qu'il raconte, à travers des souvenirs eux aussi troués, reste en grande partie voilée, à tel point qu'on ne saura jamais si le médecin a, par exemple, violé ou non le corps de Gloria Lopez qu'il sera chargé de recoudre et de disséquer à la fois. Et les nombreux personnages qui défilent devant les yeux du lecteur se ressemblent parfois par tant d'aspects que leur confusion ou assimilation visuelle tend encore à s'accroître au fur et à mesure que l'analyse multiplie les rapports entre les diverses couches de l'histoire rapprochées sur la page.

Cette organisation narrative tout-englobante permet en premier lieu une réévaluation des rapports entre textes et images dans Gloria Lopez. En effet, la difficulté d'interprétation des images très complexes, jointe à la simplicité apparente des dialogues et du commentaire, font que la lecture tente d'abord d'accommoder ce qui est vu à ce qui est lu. Surtout après la séquence d'ouverture, elle totalement muette, le réflexe d'accrocher le foisonnement graphique au fil d'une voix qui commence à se déployer sans heurt direct, est incontestablement fort. Mais très vite les relations entre textes et images vont bifurquer, pour ne plus jamais se stabiliser. Le 'je' qui parle, et qui paraît être celui du médecin, peut en effet être attribué également à d'autres personnages, ou être partagé par plusieurs d'entre eux. Et comme, de plus, trois ou quatre strates temporelles de l'histoire alternent et se tissent sur la page, l'enchaînement des courts fragments écrits perd peu à peu et son caractère transparent et sa capacité d'offrir au visuel cet ancrage qui paraît lui faire terriblement défaut.

A l'instar de ce qui se passe dans beaucoup d'ouvrages modernistes, la fiction mise en scène par le livre revêt dans Gloria Lopez un caractèrement éminemment réflexif ou, si l'on préfère, autoreprésentatif, les thèmes de la fiction renvoyant aux procédés matériels mis à contribution par l'artiste. Dans le scalpel du médecin -narrateur on reconnaîtra ainsi sans problème l'un des instruments du dessinateur Thierry Van Hasselt. Et la quête des policiers ressemble à s'y méprendre à celle des lecteurs du livre, confrontés eux aussi à plus de questions que de réponses. Quant au corps de Gloria Lopez, enfin, sa texture même et toutes ses métamorphoses subies (que détaillent dans le livre des séries 'immobiles' d'une perfection graphique éblouissante), tous ces éléments miroitent sans l'ombre d'un doute la matière du dessin que brasse et triture Thierry Van Hasselt. En même temps, toutefois, et grâce justement au brouillage narratif dont on a pu commenter quelques aspects, Gloria Lopez échappe aussi à cette interprétation autoreprésentative, presque trop évidente pour rester un enjeu de taille. De même que le lecteur doit accepter les parts d'ombre du récit, afin d'apprendre à voir autre chose, de même il doit résister aussi au détournement de l'histoire en une allégorie des procédés de fabrication de l'album. Autre chose est à voir, au sens très littéral du terme, à voir plus encore qu'à interpréter sans doute.

Mais que voir? La bande dessinée, par exemple? La bande dessinée comme genre, comme technique, comme support d'un récit? L'extrême sobriété de la mise en page force tout de suite à opter pour d'autres directions, lesquelles concernent plutôt la matière même du dessin. Gloria Lopez propose en effet des images qui semblent extrêmement proches de la peinture, mais qui s'en distinguent aussi par le refus de la couleur. Tout en oscillant entre le clair et le foncé de toutes les manières imaginables, Gloria Lopez n'a que des camaïeux, mais combien veloutés, combien moirés, combien brouillés par et pour mille nuances de ton et de coloris, de teint et d'épaisseur. Ces mirages visuels poussent la gravure du côté de la peinture, et inversément.

Au-delà de ce mélange, il est toutefois un autre chevauchement, plus essentiel encore, qui n'est pas celui des techniques mais des phases d'engendrement de l'oeuvre, la production puis la reproduction du dessin se touchant et se confondant grâce à la qualité extraordinaire de l'impression (en quadrichromie, comme il n'est fait d'habitude que pour les albums en couleurs). Aux yeux du lecteur, les pages du livre paraissent moins 'reproduites' photomécaniquement que 'créées' par le dessinateur devenu imprimeur. Mélange 'horizontal' des genres, mélange 'vertical' des étapes de production: Gloria Lopez excède tous les cloisonnements habituels de la bande dessinée, qui sépare les mains (l'une qui dessine et l'autre qui écrit, par exemple), puis les gestes susccessifs des mains (faire d'abord, refaire ensuite, notamment).

Cette même logique, très générale, informe aussi des caractéristiques de l'oeuvre qui révèlent de nouveaux enjeux. Que l'on pense à l'assimilation de la surface et du contour, de la figure et du fond, mais aussi du proche et du lointain, par exemple, termes classiques d'autant d'oppositions elles aussi stéréotypées que Gloria Lopez dépasse sans les briser pour autant. Dans le dessin de Thierry Van Hasselt la différence des plans n'est pas annulée, le personnage ne se confond pas avec le décor, et il subsiste bien la distinction de la ligne et de la tache. Mais ces divers facteurs de discrimination fonctionnent ici à la manière d'une 'réserve', c'est-à-dire d'une possibilité de travail à accomplir, de sens à donner, de temps à investir.

La séquence muette de l'ouverture du livre offre une belle illustration de cette 'réserve' de lecture, où l'image déploie sa nature feuilletée, mais graduellement, à force d'allers-retours, de corrections, de repentirs, qui transforment l'activité lectorale en activité de desinateur, comme si lire et relire étaient tout à coup des activités touchant à la matière même de l'image. En effet, il n'est pas clair dans cette première séquence de quelque dix pages comment distinguer les divers personnages, surtout les femmes. Bien des hypothèses vont donc s'échafauder, sans s'exlcure radicalement. On peut supposer ainsi que Gloria Lopez n'est pas un des personnages féminins que semblent traquer un groupe de tueurs mafieux, parce que les portraits de Gloria Lopez qui ponctuent la scène d'ouverture montrent le personnage toujours de profil, alors que les couples de femmes nues que menacent les tueurs et dont on pourrait penser que Gloria Lopez fait partie, sont vus sous tous les angles, mais jamais de profil. Cependant, pareille hypothèse ne prend jamais valeur de loi, et il reste tuoujours loisible d'imaginer que le personnage de Gloria apparaît ailleurs encore que dans les cases où s'offre son portrait.

Logiquement, ce qui arrive au personnage de Gloria Lopez doit arriver aussi au décor, et la séquence d'ouverture ne fait pas exception à cette contrainte. C'est ainsi que la toile de fond, au sens très littéral du terme, que l'on découvre derrière Gloria Lopez, s'accorde à merveille avec le principe de décloisonnement partout à l'oevure. Spatialement en effet, cette toile de fond perturbe autant qu'elle est elle-même perturbée. D'une part, on se rend compte que cette toile n'a rien de stable, mais se transforme d'une occurrence à l'autre. D'autre part, et ceci est plus pernicieux encore à la stabilité de l'univers fictif, la toile de fond devant laquelle Gloria Lopez est censée se faire photographier, se trouve bel et bien derrière elle, mais (puisqu'elle est toujours vue assise de profil) derrière elle du point de vue du lecteur du livre, non pas du point de vue du photographe fictif qui s'affaire devant elle. Et temporellement parlant, la situation est plus complexe encore. Non pas seulement parce que la toile de fond varie sans cesse (il en va du reste de même pour les images dans les miroirs, par exemple, qui ne reflètent pas les personnes ou objets qui s'y mirent), mais aussi parce que le décor 'fictif' qu'elle érige, va s'instituer plus loin en le décor d'une 'vraie' péripétie de l'histoire (dans la forêt nocturne où va sé dérouler un des épisodes les plus troublants du livre, on reconnaîtra sans peine les images de la toile de fond dont la présence initiale n'était que celle d'une sorte de rideau ou de panneau décoratif).

Gloria Lopez, on l'a compris, est une oeuvre complexe parce que lisible. C'est la qualité des grandes oeuvres, en effet, que d'entraîner leurs lecteurs dans des abîmes qu'eux mêmes reçoivent la capacité de construire. Le labyrinthe que devient Gloria Lopez n'est pas une structure où l'auteur tout-puissant fourvoie son lecteur, mais une aventure que le lecture peut mener en toute indépendance, quitte à surprendre un jour l'auteur du livre lui-même par les usages qui en sont faits.

 
 
 

 

   
 

 

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