Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

Home

 

Home archive

 

 

 

Issue 1. Cognitive Narratology

Ricard Castells et la bande dessinée contemporaine

Author: Jan Baetens
Published: July 2000

Abstract (E): The author of the much celebrated "Lope" (1998), Ricard Castells is both very original and strongly marked by several pictural and graphic traditions. The aim of this article is to a survey of his major influences inside and outside the comics field.

Abstract (F): Ricard Castells, l'auteur du célèbre album "Lope", est un artiste à la fois très original et fortement marqué par de nombreuses influences picturales et grpahiques. Le propos de cet article est de faire le point sur ces influences, qu'elles soient ou non propres au monde de la bande dessinée.

Keywords: Castells, comics, direct colour

 

 

Si original que reste l'apport de Lope, Castells n'est toute de même pas un auteur entièrement 'insituable'. Lui-même, d'ailleurs, n'hésite pas à multiplier les hommages à ceux qu'il considère comme ses maîtres, qu'ils s'agisse d'auteurs de bande dessinée comme Alberto Breccia ou Dino Battaglia, de cinéastes comme Bresson ou Jacques Tati ou encore de peintres comme Léonard de Vinci ou Jérôme Bosch. De la même façon, pour qui connaît un peu la production de bande dessinée moderne, certaines analogies avec d'autres innovateurs sont souvent frappantes. Les noms de Mattotti ou de Szinkiewicz sont bien entendu les premiers à se présenter à l'esprit, ne fût-ce qu'en raison du jeu commun avec les codes chromatiques, des expériences partagées en matière de mise en page ou encore des innovations analogues dans l'insertion des phylactères. Il convient toutefois de dépasser le niveau de ces correspondances locales et de s'interroger plus généralement sur la place d'une ouvre comme celle de Castells dans le panorama de la bande dessinée contemporaine.

Un auteur moderne, un auteur classique

A première vue, Castells apparaît comme un représentant fort typique de la bande dessinée d'avant-garde, telle du moins qu'on l'a vue surgir au cours des dix ou quinze dernières années. Au-delà du refus global des recettes de la bande dessinée commerciale, avec ses personnages, ses situations, ses récits immédiatement reconnaissables, on retrouve en effet chez lui les deux caractéristiques principales de la bande desinée moderniste la plus récente:

- d'une part, un goût très prononcé pour ce qu'il est convenu d'appeler la couleur directe, c'est-à-dire la technique qui consiste à remplacer l'ancien coloriage par l'application des couleurs sur la planche originale (Groensteen 1993);

Ciclorama

Ciclorama

- d'autre part, un choix non moins marqué pour qui s'est appelée au cinéma, et depuis peu en bande dessinée, la politique des auteurs, c'est-à-dire la réaction contre la division du travail et la revendication par l'auteur du contrôle de tous les aspects et paramètres de son ouvre (pour plus de détails, voir par exemple, pour le cinéma, l'ouvrage collectif La politique des auteurs (1990), et, pour la bande dessinée, les pages sur l'auteur complet dans l'ouvrage de Benoît Peeters (1991).

Cependant, chez Castells l'attrait de la couleur, puis l'aspiration à un style personnel entièrement dominé, ne conduisent nullement vers le refus du genre comme tel, ni vers la promotion de la seule signature de l'auteur.

A la différence de bien d'autres praticiens travaillant dans la même veine pictorialiste, Castells ne sacrifie point à l'idéal de la peinture. Il ne se détourne pas de la bande dessinée, ni même de la narration proprement dite, mais tente au contraire de les faire coïncider plus exactement, produisant un récit au contact de la matière, des matériaux et des supports variés du genre. Si parti pris de la couleur il y a, le souci de l'ensemble domine. Aussi Castells peut-il déjà être considéré comme un de ceux qui auront réussi le passage de la "mise en couleur du récit" à la "mise en récit de la couleur" (Groensteen 1993: 68).

Corollairement, la recherche d'une expression personnelle à ne confondre avec nulle autre reste toujours fonction des singularités de chaque récit. Loin d'exploiter quelque"filon" dont il se réserverait le copyright, le style de Castells se transforme sans cesse. L'auteur met en question ses acquis les plus forts chaque fois que l'exigent les impératifs changeants de son récit.

Sombre RunaSombre Runa

Résolument moderne, cette position est donc aussi absolument classique, puisque l'auteur accepte de déplacer les limites mêmes du genre à l'intérieur duquel il a choisi de travailler. La bande dessinée n'est pas pour lui un butoir ou un carcan, mais un défi, une injonction à chercher sans cesse de nouveaux horizons. De ce point de vue, il est d'ores et déjà certain que ses expériences aujourd'hui marginales contribueront un jour à sortir la bande dessinée de l'ornière où de larges pans du genre se trouvent pour l'instant enlisés (Pour une analyse critique des problèmes actuels de la production moyenne, voir Peeters 1993).

Un auteur venu d'Espagne

Une question pourtant subsiste, plus intrigante encore que celle de la modernité. Que penser en effet des relations de Castells avec l'Espagne? Castells est-il un auteur espagnol? Catalan? Barcelonais? On objectera que c'est là une fausse question, un pseudo-problème balayé par la globalisation récente du marché. La réalité est plus complexe, sans doute, et il n'est pas absurde de supposer que pour comprendre Castells il importe de connaître également le contexte espagnol (ou catalan, barcelonais, etc. : l'essentiel n'est pas là). Car il semble bien y avoir, du moins dans la période concernée, une manière de spécificité ibérique, dont témoigneraient, entre d'autres éléménts, le rôle des revues d'avant-garde (songeons à Madriz, très lue au-delà de son vivier naturel), l'engagement des instances publiques en faveur des formes les plus avancées du neuvième art (imagine-t-on seulement en Belgique l'équivalent d'une publication comme -feue- Medios revueltos ?), l'existence d'un marché vraiment interne (existence précaire et éphémère, cela est indéniable, mais point totalement imaginaire) et, enfin, la préférence des créateurs pour des zones thématiques particulières (et, disons-le, particulièrement violentes).

C'est là un terrain de recherches très vaste. Mais les analogies entre Castells et certains de ses contemporains comme Federico del Barrio et Raúl, semblent suggérer qu'il peut s'avérer d'une richesse insoupçonnée.

Bibliographie

COLL. (1990). La politique des auteurs. Paris: Ramsay, coll. Poche-cinéma.

GROENSTEEN, Thierrry (éd.) (1993). Couleur directe, catalogue d'une exposition organisée à Hambourg du 27 au 30 mai 1993. Thurn, éd. Kunst der Comics.

PEETERS, Benoît (1991). Case, planche, récit. Paris-Tournai: Casterman.

-- (1993). La bande dessinée. Paris, Flammarion, coll. Dominos.

 
 
 
   
 

 

Maerlant Center Institute for Cultural Studies

This site is optimized for Netscape 6 and higher

site design: Sara Roegiers @ Maerlantcentrum