Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X |
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Le retour comme relance |
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Author: Jan Baetens Abstract (E): Review of W.J.T. Mitchell (ed.),
Landscape and Power. Second Edition. Abstract (F): Autour de W.J.T. Mitchell (ed.), Landscape and Power. |
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La première édition de Landscape and Power ("Paysage et pouvoir") en 1994 avait coïncidé avec un moment où les études culturelles ("cultural studies") étaient en train de consolider leur percée sensationnelle réalisée dans les années 85-90. L'analyse idéologique ("pouvoir") des représentations culturelles ("paysage") était alors au centre de tous les débats et les textes réunis par WJT Mitchell, éditeur en chef de Critical Inquiry et auteur d'un livre (Iconology, 1985) qui avait signifié une révolution copernicienne dans l'analyse de l'image, reflétait fidèlement et l'esprit du temps et la méthodologie émergente des études culturelles. Deux grand principes guidaient les approches du paysage dans ce premier volume. La conviction que ni la représentation du paysage ni le paysage
lui-même ne sont pas des objets natures, mais que l'un et
l'autre sont intégralement la conséquence d'une
intervention humaine qu'il importe de dénaturaliser ou, si
l'on préfère, de démythifier. En ce sens, les
études culturelles s'opposent à toute conception naïve
de la mimésis induite par les représentations de la nature
et de la nature elle-même. La cohérence aussi bien que la complémentarité des textes du premier volume étaient absolument exemplaires. D'un côté, les auteurs partagent sans exception les mêmes présupposés méthodologiques et idéologiques. De l'autre, l'ensemble des textes permet aussi de brosser une histoire du paysage dans le monde occidental (métropolitain et colonial en même temps), de la Hollande du 17e siècle aux banlieues parisiennes de l'époque impressionniste, en passant par les premières fermes blanches en Afrique du Sud ou es curiosités touristiques de l'Angleterre de Tuner. Tous les articles sont de grande qualité. Plusieurs d'entre eux apportent même une révision fondamentale du corpus analysé. J'ai personnellement un petit faible pour le texte de Joel Snyder, qui analyse avec grande finesse et avec une excellente connaissance historique le dossier des paysages photographiques du Far-West (de Carlton Watkins à Timothy O. Sullivan), pour montrer que les images de cette époque ne sont compréhensibles que par rapport au public qui en avait passé commande. Sa vision très institutionnelle apporte une belle correction aux analyses sans doute trop esthétisantes, en tout cas trop postmodernes de Rosalind Krauss qui s'était penchée sur le même corpus pour y signaler l'évanescence la notion d'auteur (or la mort de l'auteur ne signifie nullement celle de son client, comme la démonstration de Snyder le prouve amplement). La nouvelle édition qui vient de paraître a non seulement été amplifiée par cinq articles et une nouvelle préface, elle est surtout l'occasion d'un changement d'orientation qu'il est important de bien monter en épingle. En effet, prenant acte d'une série de glissements au cœur même des cultural studies, où bien des certitudes ont été mises en question au cours des dernières années, Mitchell commence par dire que le volume devrait logiquement porter un tout autre titre, par exemple " Space, Place, and Landscape ". D'abord parce que la notion de " pouvoir " (au sens de " pouvoir culturel ") n'occupe plus du tout la même place centrale qu'au début des années 90. De nos jours, l'attention porte moins sur l'analyse politique et militaire, c'est-à-dire géopolitique, du paysage que sur les sous-entendus idéologiques de telle ou telle forme donnée à tel ou tel paysage. Ensuite parce que la conception binaire de l'espace et du paysage, avec d'un côté une sorte de " paysage-langue " abstraite et de l'autre une manière de " paysage-parole " concrète (on reconnaît là aisément l'influence des travaux d'un Michel de Certeau), a été remplacée par une conception triadique du paysage, lieu de tous conflits entre une place matérielle, un lieu imaginaire et un espace symbolique (au-delà des variations terminologiques qui semblent être la loi du genre dans les études du paysage, on reconnaît là l'influence de Jacques Lacan, à qui Mitchell rend un hommage très vif). Cette approche plus nuancée, plus complexe, plus feuilletée, à la fois plus directement politique et plus fortement philosophique, est le trait d'union des cinq textes qui ont été rajoutés au livre. Signés Edward W. Said, WJT Mitchell, Jonathan Bordo et Michael Taussig et Robert Pogue Harrison, ces nouveaux articles font plus que compléter l'ensemble déjà paru. La nouveauté de leurs points de vue et la diversité thématique et stylistique qui les caractérise font en effet que de nouveaux territoires s'ouvrent à la recherche. Sans que la cohésion du livre se perde, force est de constater que la vue d'ensemble passe maintenant du recueil aux textes eux-mêmes : chaque texte a des visées très ambitieuses et tient visiblement moins compte du sommaire dans lequel il s'intègre. Le ton se fait aussi beaucoup moins " académique ", mais sur ce point les auteurs ne font sans doute que retrouver l'une des caractéristiques majeures des premières cultural studies, souvent à deux doigts de la prise de parole autobiographique. Le débat critique et méthodologique avec l'histoire de l'art, qui se manifestait encore à chaque page du premier ensemble, passe quant à lui presque totalement au second plan, ce qui est à la fois logique (puisque cela renforce le tournant politique du livre) et regrettable (dans la mesure où cette réorientation nuit un peu à la cohésion du volume). Deux des nouveaux textes (qui tous avaient paru ces dernières années dans Critical Inquiry, mais que l'on retrouve ici avec plaisir) sont à mon sens déjà de vrais classiques. La réflexion heidegérienne de Robert Pogue Harrison sur
les rapports entre notre conception de l'espace et nos manières
de construire, d'une part, et les pratiques, aujourd'hui en
voie de mutation rapide, de l'enterrement des morts, d'autre
part, donne aux études du paysage une profondeur philosophique
et historique dont les sous-entendus politiques doivent être explicités
par les lecteurs eux-mêmes mais qui ont l'immense mérite
de sauvegarder la place de l'art et de la littérature dans
les débats sur l'écologie. Le texte de Mitchell nous conduit donc vers notre propre responsabilité, à la fois directe (car il ne peut être question de se contenter de décrire ou d'analyser : la recherche académique n'est ici nullement coupée de l'engagement des auteurs) et indirecte (car aucun lecteur ne peut se croire à l'abri des formes de domination analysées dans ce livre). |
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