Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

Home

 

Editorial Board

 

Policy

 

Issue 1. Cognitive Narratology

A propos de James Hall, "The World as Sculpture"

Author: Benjamin Desgraves
Published: May 2000

Abstract (E): Review of James Hall's "The World as Sculpture" (London, Pimlico, 1999), an 'ut sculptura poesis' study of the relationships between sculpture and the other arts.

Abstract (F): Compte rendu de James Hall, "The World as Sculpture" (Londres, Pimlico, 1999), une étude des rapports entre la sculputre et les autres arts ('ut sculptura poesis')

Keywords: sculpture, painting, ut sculptura poesis, James Hall

 

Les études 'intermédiatiques' qui ont proliféré ces dernières années, relèvent grosso modo de deux types, qu'il convient de distinguer avec grand soin. Ou bien leur objet est l'étude des rencontres, pacifiques ou tumultueuses entre domaines traditionnellement plus ou moins séparables et séparés: les nombreuses recherches sur les rapports entre texte et image en sont devenues l'exemple canonique. Ou bien cet object consiste en l'analyse des manières et stratégies qui accompagnent le passage d'un média (ou d'un emploi de média) à l'autre: les enquêtes sur la manière dont la photographie a, selon certains, pris le relais de la peinture, ou les travaux sur l'ère post-photographique qui s'est vue ouverte, suppose-t-on parfois, par la révolution digitale, fournissent de bonnes illustrations de cette deuxième approche. 

L'intérêt et l'originalité du livre de James Hall, qui a rencontré tout de suite un très vif succès, est de mettre l'accent sur une tension intermédiatique un rien différente et en tout cas refoulée de manière plutôt énergique: les rapports entre peinture et sculpture, que d'un côté l'on croyait relever plus ou moins du même domaine (il s'agit en effet, de part et d'autre, de systèmes sémiotiques visuels, qu'on pouvait opposer solidairement au régime du mot et du texte) et dont de l'autre l'articulation réciproque ne se pensait pas vraiment en termes temporels (peinture et sculpture ne sont généralement pas analysées comme des systèmes posant un problème d'antéritorité ou de dépassement: les deux ont toujours existé et elles existeront toujours sans que l'une ne relaie l'autre, semble-t-on admettre tacitement). Rien que pour cette raison, The World as Sculpture doit être considéré comme un apport majeur aux débats en cours sur les relations intermédiatiques. Le livre apporte un air frais, dont il faut souhaiter que les effets soient aussi durables que possible.

Contrairement aux discussions de la Renaissance et du baroque, où les tendances et les dérives essentialisantes étaient extrêmement fortes, la méthode de Hall se veut surtout historicisante. Ce que l'auteur examine, ce sont moins les différences fondamentales ou absolues entre les deux arts, que les manières historiquement diverses et fluctuantes dont peintres et sculpteurs ont vécu leur confrontation et leur rivalité. Le résultat de cette enqûete produit des résultats qui, par leur ampleur et leur systématicité, sont d'une nouveauté incontestable.

De manière très générale, Hall met d'abord au jour que depuis cinq siècles environ, les rapports entre peinture et scultpture ont d'abord été des rapports de force: plutôt que de regrouper les deux arts dans le paradigme visuel afin de mieux les opposer à l'ennemi commun qui serait alors le discours verbal, Hall souligne à quel point peintres et sculpteurs n'ont cessé de vivre leur proximité mutuelle de façon hautement problématique, comme si de vivre ensemble n'allait jamais de soi.

De manière plus précise, Hall démontre ensuite que ces rapports de force ont été radicalement inversés au cours des temps: là où la Renaissance et le baroque avaient encore pu assister au triomphe sans reste de la peinture, les temps modernes (que Hall fait débuter vers 1850 à peu près) ont fini par faire table rase du modèle pictural pour lui préférer sans la moindre hésitation l'idéal de la sculpture. Selon Hall, et cette hypothèse devrait intéresser bien des chercheurs occupés par les questions du métissage, la domination d'un des pôles ne s'exprime pas tant par l'exclusion ou l'ignorance de l'autre, que par son assimilation forcée: tant qu'elle était dominée par la peintre, la sculpture se pensait elle-même sur le mode pictural; maintenant que règne sans partage la sculpture, la peinture devient à son tour fortement scultpurale.

Un grand nombre de microlectures d'oeuvres et de prises de position critiques ou théoriques permettent à Hall de décrire en détail en quoi consistent d'une part ce devenir-peinture de la sculpture et d'autre part de devenir-sculpture de la peinture. Pour la sculpture phagocytée par la peintre, cela revient par exemple à la sélection d'un point de vue unique et frontal (les troisième et quatrième dimensions de la statue sont donc proscrites: on ne marche pas autour d'une statue, et celle-ci ne raconte pas une histoire) ou encore à l'exclusion de tout ce qui menace son caractère bidimensionnel (on fait la chasse aux 'trous' et aux zones d'ombre, entre autres). Pour la peinture livrée sans défense au prestige de la sculpture, cela revient, toujours par exemple, à s'offrir au toucher (y compris au toucher du public) et à se vouloir résolument du côté de l'espace et du temps. Enfin, mais c'est là en fait la clé de voûte du raisonnement de Hall, les relations entre peinture et sculpture sont expliquées en dernière instance par des débats d'ordre sociologique, dont on sait l'importance qu'ils ont pris lors de l'éclatement de la division médiévale entre arts libéraux (le trivium et le quadrivium, base de l'enseigenment scolastique) et arts manuels (auxquels appartenaient la peinture aussi bien que la sculpture). C'est parce que, à l'aube de la Renaissance, le peintre arrive à construire la supériorité sociale de sa démarche, plus proche des professions intellectuelles que des métiers où l'on se salit vraiment les mains, que la peinture a pu s'imposer longtemps au détriment de la sculpture. C'est parce que, plus tard, l'artiste a commencé à se penser comme un ouvrier, que le modèle plus physique de la sculpture a pu mettre un terme à l'hégémonie séculaire de la peinture.

Toutefois, sur bien des plans The World as Sculpture laisse aussi insatisfait, et par moments le livre ne manque d'exaspérer son lecteur par certains travers persistants. N'attachons pas trop d'importance au fait que la bibliographie est surtout anglosaxonne et que (par conséquence?) elle contourne les interventions plus théoriques des dernières années (on cherchera en vain les noms de W.J.T. Mitchell ou de Norman Bryson, par exemple, qu'on a évidemment toujours le droit d'ignorer, quand bien même ces absences laissent un peu perplexes vu les problèmes abordés dans le livre), tout en se confinant prudemment au seul domaine de l'histoire de l'art de papa (que penser ainsi de la faute systématique qui transforme partout 'McLuhan' au lieu de McCluhan?). Ne mettons pas non plus trop l'accent sur certains silences que la dichotomie fondamentale de la vision de Hall instille dans son récit de l'histoire de l'art. La sculpture des 16 et 17e siècles a dans doute mieux résisté à l'impérialisme pictural que ne l'avance Hall, et la peinture moderne aussi n'est pas la victime consentante et honteuse qu'il nous présente. Toute étude à vocation 'universelle' pâtit peu ou prou de ce type de généralisations, que le lecteur attentif est bien à même de nuancer là où cela s'impose (en l'occurrence, il serait intéressant de rendre mieux justice à la téléologie greenbergienne, par exemple, pour freiner un peu ce que The World as Sculpture peut avoir de monolithique).

Ce qui est déjà plus grave, est l'inégalité des deux parties du livre, dont la première, très convaincante, retrace l'époque de la peinture dominante, et dont la deuxième, autrement plus discutable, se consacre à l'hégémonie de la sculpture. En soi, le décalage d'un volet à l'autre n'est pas problématique. Après tout, on peut penser que le caractère finalement trop encyclopédique de la démarche de Hall lasse un peu le lecteur au bout de plusieurs centaines de pages, ce qui nuirait alors à l'attention avec laquelle on suivrait la deuxième partie du volume. Or, il y a bien davantage qui est en jeu. En effet, autant la domination de la sculpture par la peinture est démontrée avec brio, autant les arguments de Hall laissent par moments sceptique dans la seconde moitié de son livre. Car plus qu'une domination de la peinture par la sculpture, ce que The World as Sculpture paraît démontrer est, sinon l'effacement même de leur frontière, du moins sa radicale mise en question . Dit autrement, le problème qu'introduit l'art moderne est sans doute moins celui de la rivalité des arts visuels, que le maintien ou la disparition leur statut même: de même que peintres et sculpteurs sont appelés à devenirs artistes, voire artistes-ouvriers, de même peinture et sculpture ne seraient-elles pas appelées à devenir art, voire art-comme-travail? Et si tel est le cas, que reste-t-il de la question intiale de Hall, sinon une manière d'anachronisme? Car à quoi bon s'acharner à mesurer le poids relatif de tel ou tel média, si tous les médias en viennent à être confondus? De tout autres question auraient donc pu voir le jour, dont le point de départ ne serait plus la réflexion sur la postérité de quelque ut pictura/sculptura poesis, mais l'interrogation, davantage postmoderne si l'on veut, de l'évaporation des limites. Pareille recherche aurait permis de rattacher le débat sur l'inversion des rapports de force entre peinture et sculpture à des questions qui maintenant font trop défaut, comme par exemple la question, peu négligeable pourtant, de la fin de l'art. La discussion sur le ready made est menée uniquement à la lumière des progrès du modèle sculptural, et il en va de même des pages (pourtant bien informées) sur le rôle de la photographie, qui est surtout analysée comme un obstacle à vaincre dans la grande marche vers la victoire finale de la sculpture, alors qu'il y aurait beaucoup à dire sur les liens toujours très intrigants entre l'apparition des images mécaniques et la valorisation de tout ce qui touche au métier, certes chez les sculpteurs d'abord, mais pas uniquement chez eux. De nos jours aussi, on induit sans doute trop vite de la digitalisation de l'image une décorporalisation de toute la culture: conclusion hâtive, mais dont le livre de Hall fournit un équivalent dans un des domaines de l'histoire de l'art plus classique.

 
 
 
   
 

 

Maerlant Center Institute for Cultural Studies

This site is optimized for Netscape 6 and higher

site design: Sara Roegiers @ Maerlantcentrum