Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 1. Cognitive Narratology

I like ice

Author: Jan Baetens
Published: July 2000

Abstract (E): A short analysis of Walter Verdin's book "ice" ( 1996), a photo-montage of some of his dance videos. This analysis focuses mainly on the interaction of words and images at the level of the book's 'perigraphy' (or 'paratext').

(Esp) Una breve analisis del libro "ice" del videasta flamenco Walter Verdin (1996), un montaje fotografico de peliculas-video sobre la danza. El analisis trata sobre todo de la interaccion entre imagines y palabras a nivel de la 'perigrafia' (paratexto) del libro.

Abstract (F): Cet article propose une première approche de "ice" (1996), un likvre dans lequel le vidéaste flamand Walter Verdin a mis en séquence des extraits de ses vidéos sur la danse. L'analyse s'appuie essentiellement sur les rapports entre textes et images à hauteur de la 'périgraphie' (ou du péritexte) du volume.

Keywords: Verdin, photography, video, dance

 

Il peut paraître gratuit d'ouvrir ces réflexions sur ice du vidéaste belge Walter Verdin par une allusion au célèbre slogan électoral de Dwight Eisenhower. Cependant, l'insistance sur la dimension verbale -au sens très large du mot- du livre de Verdin implique bien davantage qu'un jugement de goût individuel ou une prise de position en faveur d'un ouvrage dont l'accueil critique fut des plus réservés.

La mise en exergue de l'aspect linguistique de ice permet d'en proposer une lecture bien différente de celles avancées jusqu'ici. En effet, les photographies réunies et montées dans le livre ont toujours été analysées en comparaison à d'autres images du même auteur, soit qu'on les ait rapprochées des bandes-vidéo dont elles ont été extraites, soit qu'on les ait superposées aux agrandissements bariolés de l'exposition il est vrai un peu sommaire organisée à l'occasion de la première rétrospective du travail de Walter Verdin en mars 1996. Dans le premier cas, les photos du livre se trouvent assimilées à une sorte de photogrammes, images privées du mouvement qui leur donnait sens. Dans le second cas, elles se voient carrément méprisées comme des images de second rang, avatars dilués et défraîchis des grands formats qui se disputaient les faveurs des visiteurs de l'exposition.

Chacune de ces perspectives révèle à coup sûr une part de la vérité et des enjeux du livre. Mais maintenant que les polémiques nées de la rétrospective comme de l'exposition ont perdu de leur tranchant, il devrait être possible d'entamer et surtout d'affiner l'analyse de ce qui ne compte pas moins que les deux événements précités: il est temps en d'autres termes de se concentrer enfin sur l'ouvrage même et sur les photos qui le composent. Car le support choisi -le livre de photographies- n'est pas que ce médium passif où un certain nombre d'images se trouvent rassemblées, adaptées, déformées, ordonnancées ou éliminées. En tant que volume, album, bloc ou série temporelle, le support-livre fonctionne au contraire comme le principe de structuration d'images entièrement nouvelles (fussent-elles "citées") et d'une logique visuelle inédite que l'on cherchera en vain dans la salle de projection ou aux cimaises du musée.

Mais revenons d'abord sur le titre, dont l'importance stratégique se voit rehaussée par l'élision systématique de tout discours d'escorte susceptible d'identifier l'origine concrète des photos individuelles (les images du livre ne sont pas numérotées et ne renvoient en aucune manière aux vidéos dont elles sont des prélèvements). Dès le début, le mot "ice" constitue un signal d'avertissement, un fleu clignotant qui suggère des protocoles de lecture. Plusieurs significations y affleurent l'une après l'autre, qui mettent à la disposition du lecteur, non d'ailleurs sans tensions internes, un mode d'emploi résolument pluriel. Dit autrement, le titre n'est pas une étiquette globale et tout-englobante qui impose un sens unique aux planches dépareillées de l'album, il constitue en revanche un ensemble d'outils et de flèches destinés au lecteur qui s'apprête à parcourir l'espace du livre dans tous les sens.

En tant que terme emprunté au jargon cybernétique, "ice" renvoie" tout d'abord aux codes et mécanismes qui protègent les logiciels modernes contre l'action destructrice des virus et des pirates. La "glace" informatique est en quelque sorte le verrou qui ferme les programmes aux tentatives d'effraction et qu'il est impossible, du moins en principe, d'ouvrir du dehors. C'est une sorte de rideau qui dérobe aux regards indiscrets l'intérieur d'un système. C'est une clé qui, tout en étant présente, demeure interdite à l'utilisateur. Lu dans cette perspective, le titre du livre tendrait à suggérer que l'explication des images se trouve ailleurs, par exemple dans l'exposition ou les bandes-vidéo de Walter Verdin.

Mais ice est un titre d'autant plus fascinant que la résistance (l'interdiction de lecture) qu'il engendre se trouve immédiatement annulée, et ce d'une façon qui crève littéralement le regard. En première de couverture, le mot 'ice' se manifeste en effet comme le doublet ou le complément visuel d'un oeil de femme (tant le mot que la chose sont de taille comparable et occupent tous deux des positions analogues sur la page). Il en résulte automatiquement que la forme aussi bien que la signification de 'ice' se confondent avec celles de 'eyes'. Le mécanisme de défense tapi dans 'ice' s'ouvre ainsi à la compréhension du lecteur, à condition bien sûr que l'image photographique soit liée à son substrat verbal et vice versa. L'hypothèse de pareille liaison entre texte et image n'avère pas uniquement sa pertinence à hauteur de la première de couverture: à l'intérieur du livre aussi une même logique est à l'oeuvre, en dépit du fait que les photographies y sont amputées de tout discours d'accompagnement. Or, puisque l'ouvrage ne mont(r)e pas d'images isolées, mais des séquences, l'interaction entre les vues et le langage doit évidemment se situer à ce niveau-là. Ainsi les photos se dotent d'une continuité qu'il incombe au lecteur de convertir en un récit, ou au moins en une amorce de récit. La synthèse ou fusion des différents personnages va déjà un peu dans ce sens: ice se métamorphose ainsi en un texte qui relate les péripéties d'un personnage ou d'un couple de personnages uniques.

Les parallélismes très concertés dans la composition du livre, où presque chaque photo sert de double à une autre image, fonctionne structuralement comme l'extension de la réflexion réciproque du mot "ice" d'une part et de la représentation visuelle du regard sur la couverture d'autre part. Davantage: que certaines photos du livre semblent privées de leur image correspondante (ice comporte en effet un grand nombre de pages blanches, dont l'intérêt n'est pas moindre que celui des pages imprimées), renforce justement cette interprétation. La présence de tant de pages vierges ne signifie-t-elle pas une invitation pressante à produire, lors d'une lecture attentive, les images et les textes manquants?

S'il ne pose aucun problème sur le plan des sonorités, le calembour "ice"/"eyes" introduit dans l'analyse un conflit violent entre le pluriel du mot "eyes" et le singulier -et partant la singularité- de l'oeil logé en-dessous du mot-titre. Le jeu de mots acquiert ainsi un aspect plus fantasmatique et plus angoissant qui a pour effet, une fois de plus très littéralement, d'éblouir le regard et l'attention du lecteur. La différence entre ce qui se dit ("eyes") et ce qui se montre ("eye") suggère un manque, une impossible présence, une mutilation, celle du deuxième oeil de la femme, rigoureusement absent de l'endroit où on l'attend: la quatrième de couverture.

Là où, de prime abord, les pages internes de ice semblent exalter le corps sous toutes ses facettes, le retour sur la première de couverture oblige à entrevoir une approche tout autre, où le corps s'apparente avant tout à la blessure. Ouvrir les yeux égale ici enlever la couche protectrice du regard. Les rotations et révolutions des personnages-toupies conduisent inexorablement à leur chute. Le déshabillage est un dépiautage.

Rien ne souligne plus clairement cette évolution que les changements chromatiques au sein de ce livre imprimé surtout en noir et blanc. La photo inaugurale de ice est une image en quadrichromie aux tons flous, où l'objectif fait un zoom sur une peau lisse et ivoirine, presque identique à la couleur crème du papier même du livre. Exactement au milieu de l'album se trouve un groupe de quatre nouvelles photos couleurs, dont la place et les dominantes chromatiques sont toutes symétriques. L'orange criard de la peau du personnage s'y fait remarquer avec d'autant plus de force que sa jupe aux motifs de fleurs ne se distingue pas trop, ni quant à ses couleurs ni quant à sa texture, du fond de l'image. Enfin, à la clôture de l'ouvrage apparaît l'image très foncée et très peu nette d'un tronc de femme, imprimée dans un rouge tirant sur le brun certes vif, mais obscurci et comme raturé par de nombreuses tâches noirâtres qui connotent l'idée du sang coagulé et tendent à dissoudre le modèle dans l'obscurité ambiante.

De telles mutations et métamorphoses formelles introduisent dans ice une narration implicite. Mais ce qui est plus significatif encore, c'est que le troisième jalon chromatique du livre, où l'ivoire du début et l'orange du milieu basculent vers le rouge et le brun noirâtre, est suivi d'une nouvelle image, en noir et blanc, elle totalement inattendue: puisque la dernière photo couleurs de ice était un écho visible de l'image qui avait ouvert le livre, le lecteur s'attend 'nécessairement' à ce que cette photo soit aussi celle qui achève l'ouvrage. Il en va tout autrement, ce qui suffit à l'image supplémentaire (qui est bien sûr tout sauf une image 'de trop') un poids sans égal. Que voit-on sur cette photo? Un corps sanglé de noir se jetant violemment sur les draps immaculés d'un lit posé au centre d'une chambre elle aussi entièrement blanche. Le contraste entre le noir de l'habit et des cheveux du personnage et le blanc de son visage et du décor semble décapiter le corps féminin figé par l'objectif. De son côté, la transition brusque de la peau nue (dans la dernière photo couleurs) aux vêtements très serrés (dans l'image en noir et blanc qui clôture la série) instille une tout autre vision du noir: au lieu d'exhiber ce qui couvre le corps (cheveux, habits, ...), la couleur noire se laisse déchiffrer brusquement comme la face cachée, interne, obscure du corps ou, davantage encore, comme le fond ténébreux sur lequel se détachent les rides et les ombres du drap et de la peau.

S'en tenir dans l'analyse de ice aux correspondances sonores entre "ice" et "eyes", puis aux symétries entre le mot-titre et l'oeil agrandi qui le reflète, ne peut cependant suffire. Ainsi que l'a bien montré Roman Jakobson, l'efficacité de la formule "I like Ike" est inséparable de la façon dont les différents termes du syntagme se chevauchent les uns les autres. De ce point de vue, il n'est pas possible d'ignorer plus longtemps le rapport entre "ice"/"eyes" et "I" (moi). Seulement, et à la différence du slogan publicitaire, la question du sujet est travaillée dans ice sans euphorie aucune.

Vu l'intensité des analogies mais surtout des ruptures dont notre analyse a commencé à faire le tour, il est évident que la subjectivité de l'auteur Walter Verdin n'est pas énoncée ou résumée tranquillement par le noyau "I". les scissions plurielles qui désarticulent la première de couverture et que confirme la suite de l'ouvrage, empêchent que ne soit suturée l'explosion immaîtrisable des formes et des sens engendrée par l'examen du titre. Si au début de cette lecture le va-et-vient entre le mot-titre et le motif principal de l'image en première de couverture, se faisait encore sans grosses difficultés, les avancées de la lecture tendent plutôt à multiplier toutes sortes de clivages, si bien que la négativité l'emporte de plus en plus: l'oeil ouvert est moins l'oeil qui regarde que l'oeil menacé par la mutilation; le carré blanc au-dessus du titre n'est pas un adjuvant de lisibilité mais un symbole de censure et de sens interdit; la division de la couverture en une première et une quatrième de couverture qui échouent à constituer un tout homogène, préfigure le refus des belles et fausses pages du livre de s'instituer en des doubles pages cohérentes et pacifiées.

Peu à peu ice devient ainsi un livre d'une inquiétante étrangeté (pour reprendre la traduction convenue de unheimlich). Ce glissement se fait avec une précision clinique, dans la mesure où le regard du lecteur ne cesse de se faire toujours plus aigu et aguerri. Il se fait surtout dans la douleur, puisque le résultat sape insidieusement le confort de qui regarde et que la richesse ou la complexité des rapports découverts par le lecteur sont toujours sur le point d'ouvrir de dangeurex abîmes.

 

On:

Walter VERDIN, ice, Leuven: éditions P., 1996.

 
 
 
   
 

 

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