Image and Narrative
Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X
 

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Issue 13. The Forgotten Surrealists: Belgian Surrealism Since 1924

Edgar P. Jacobs & Le Secret de l'explosion

Author: Jan Baetens
Published: November 2005

Renaud Chavanne, Edgar P. Jacobs & Le Secret de l'explosion
Montrouge, éd. PLG, 2005, 302 p, ISBN 2-9515578-X-X

[L'introduction de ce livre, ainsi que les deux premiers chapitres sont disponibles sur www.lexplosion.net]

 

Ancien animateur de la revue Critix et lui-même auteur de scénarios et de bandes dessinées, Renaud Chavanne propose dans ce livre une lecture tout à fait passionnante du travail, curieusement et durablement méconnu, d'Edgar P. Jacobs, ami, émule et concurrent d'Hergé (Jacobs a fait ses débuts en tant que collaborateur d'Hergé, réalisant de nombreux décors et se livrant à de multiples innovations chromatiques pour les Aventures de Tintin). A travers cette analyse, menée de manière extrêmement didactique, il offre également de nombreuses pistes de réflexion sur la bande dessinée, puis sur la théorie du genre.

 

Le principe de base du livre paraît simple, mais c'est à force de creuser tous les présupposés, toutes les implications, toutes les métamorphoses de la règle initiale que Renaud Chavanne aboutit à des résultats qui renouvellent de manière originale et profonde notre façon de lire et d'interpréter Jacobs. L'auteur part de l'idée que Jacobs est un dessinateur qui raisonne par mise en page interposée, un artiste qui réinvente le langage de la bande dessinée par des expériences incessantes sur la meilleure façon d'exploiter la division horizontale et verticale de la page en bande dessinée. Cette contrainte est banale en soi, mais Renaud Chavanne la repense de manière très originale et fructueuse, d'une part en rattachant les critères formels de compartimentage paginal (composition au sens large du terme) à l'analyse du contenu des cases (composition au sens étroit du terme), d'autre part en valorisant le niveau intermédiaire du strip ou de la bande (un niveau oublié par la plupart des théoriciens qui privilégient les relations directes entre l'unité minimale de la case et l'unité maximale de la planche). De plus, l'auteur attache une non moins grande importance à l'évolution des structures compositionnelles dans les albums même, voir d'un album à l'autre.

 

Renaud Chavanne n'analyse pas toute l'œuvre de Jacobs : son terminus a quo est Le Rayon U (tant la version prépubliée en feuilleton dans Bravo ! que le livre qui en fut tiré et qui fait passer l'auteur d'un système paginal à deux bandes à une nouvelle structure à trois bandes) au Secret de l'Espadon, qu'il considère comme la fin d'un cycle, à la fois l'aboutissement d'une recherche sans compromission et l'acmé indépassable d'une certaine logique compositionnelle. Les volumes suivants produisent dans le meilleur des cas des variantes sur la structure inventée par Jacobs, sans toujours arriver à en conserver le véritable esprit. Abandonnant le véritable esprit compositionnel de la série et rejetant la clé sous-jacente de la symétrie, les albums de la seconde moitié de la carrière de Jacobs nous font assister à une lente décomposition (conclusion que certains amateurs de La Marque jaune risquent de trouver sacrilège, mais l'auteur ne manque pas de raisons).

 

Concrètement, Renaud Chavanne analyse comment le schéma initial utilisé dans Le Rayon U, avec le traditionnel "gaufrier" de 3 x 3 cases allongées en hauteur, se modifie progressivement, parfois à l'intérieur d'un album, parfois d'un album à l'autre, se complexifiant toujours davantage jusqu'à "éclater" dans l'avant-dernière planche du Secret de l'Espadon, où la logique compositionnelle littéralement "explose" : non pas en raison de l'explosion qui s'y voit montrée, mais à cause de l'introduction d'une mise en page totalement tabulaire qui efface la clé de voûte de l'édifice jacobsien : la composition par bandes symétriques superposées. Fort bien aidé par de nombreux schémas qui permettent de rendre l'argumentation absolument visible, Chavanne emporte d'autant plus l'adhésion du lecteur que sa description ne devient jamais mécanique, mais intègre très bien les deux aspects fondamentaux que sont l'ordre de la lecture, d'un côté, et la composition interne de la case, de l'autre. Qui plus est, Chavanne arrive également à mettre le doigt sur les hésitations et les tâtonnements, voire sur les erreurs et les repentirs de Jacobs. La mise à jour de la composition idéale, qui mélange de façon équilibre clarté de lecture et complexité visuelle, surprise permanente et souci de l'équilibre, arrêt sur l'image et continuité narrative, ne s'est pas faite en une fois, ni de manière linéaire : il a fallu plusieurs albums et de nombreux changements avant que Jacobs n'ait poussé son " système " jusqu'au bout, après quoi l'attend le potlatch artistique du saut dans le tabulaire.

 

Dans la deuxième moitié du livre (mais ne s'agit-il pas d'un deuxième livre plutôt?), Chavanne croise le fer avec les grands jacobsiens (Peeters, Groensteen, Fresnault-Deruelle), insistant justement sur leur méconnaissance du rôle des strips. S'il exagère sans doute l'impact des trouvailles jacobsiennes sur le reste de la bande dessinée (l'influence de Jacobs sur Chris Ware, fût-elle involontaire et inconsciente, révèle davantage l'amour que Chavanne a de son sujet qu'une véritable filiation historique), l'auteur y pose des questions pertinentes. Ce livre, qui permettra quelques nouvelles lectures théoriques de la bande dessinée, devrait contribuer aussi à une lecture plus attentive de l'œuvre de Jacobs. Après avoir lu aussi la biographie d'Hergé par Benoit Peeters (Hergé, fils de Tintin, Flammarion 2002), tout à fait explicite à cet égard, on ne peut ainsi qu'être frappé de l'analogie "existentielle" entre Jacobs et Hergé, qui l'un et l'autre semblent avoir donné le meilleur d'eux-mêmes au moment où arrive le succès et qu'ils sont comme obligés par ce facteur finalement externe au geste créateur de poursuivre leur travail au moment où ils auraient peut-être préféré se taire…

 
 
 
   
 

 

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