Online Magazine of the Visual Narrative - ISSN 1780-678X |
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La sémiotique narrative de A.J. Greimas
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Author: Dirk de Geest Abstract (E): The present article presents an overview of Greimas' narrative semiotics, more particularly of the Greimasian theory of actantial logic on the one hand and the basic narrative sequence on the other hand. The author focusses on the contextualisation of Greimasian semiotics, which is distinct from an exclusively linguistically oriented semantics. Abstract (F): Le présent article donne un aperçu de la sémiotique narrative de Greimas, plus particulièrement de la théorie greimaassience de la logique actantielle d'une part et de la séquence narrative de base d'autre part. L'approche de l'auteur privélégie la contextualisation de la sémiotique greimassienne, qui se voit distinguée de la sémantique d'orientation exclusivement linguistique. Keywords: Greimas, actant, sequence, modalities |
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De la sémantique à la sémiotiquePour bien comprendre la sémiotique narrative de Greimas, il importe de rappeler que cette théorie plonge ses racines dans la théorie sémantique de l'auteur, dont les fondements se donnent à lire dans Sémantique structurale (Greimas 1966). Ce livre fondamental cherche à poser les bases scientifiques de la sémantique des mots en particulier et des processus de signification dans la société et dans la culture en général. Bien que les ambitions de Sémantique structurale soient essentiellement d'ordre linguistique, la recherche menée dans ce livre se distingue doublement de la linguistique telle qu'elle était pratiquée à l'époque par les partisans de la grammaire transformative-générationnelle de Chomsky. D'abord, parce que Greimas opte pour une théorie grammaticale dont la portée excède de loin celle de la seule phrase. De là son intérêt très prononcé pour la manière dont se crée la cohérence plus large entre phrases et même à l'intérieur d'un texte complet. Ensuite parce que, à la différence de la plupart des autres modèles de la grammaire du texte, qui privilégient fortement le critère syntactique, le point de départ de Greimas est explicitement sémantique. Greimas refuse d'expliquer la cohérence textuelle à partir de phénomènes syntactiques de surface (comme par exemple les termes de coréférence ou encore les pronoms). Il postule par contre que la cohérence textuelle se fonde, d'une part, sur la répétition continue de certaines composantes sémantiques et, d'autre part, sur la manière dont un texte est pour ainsi dire généré par un nombre limité d'axes sémantiques (que Greimas conçoit toujours en termes d'oppositions fondamentales). A cet égard, c'est surtout la notion d'isotopie qui s'impose à l'attention. Les isotopies, qui indiquent la répétition de certains éléments sémantiques ou grammaticaux, sont une condition nécessaire non seulement à la cohérence d'un texte mais aussi et surtout à l'établissement du sens même à l'intérieur d'un texte ou d'un fragment textuel. De la même façon, la notion d'isotopie est très utile pour rendre compte de certains phénomènes stylistiques comme la métaphore, le calembour ou l'ambivalence, que Greimas analyse en termes d'interaction isotopique et de poly-isotopies. Dans son article "Sémantique", publié dans le premier volume de Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage (Greimas & Courtès 1979), Greimas a précisé lui-même ce qu'il entend par signification et théorie du sens. La sémantique, pour lui, doit répondre à "trois conditions importantes au moins". Elle doit être tout d'abord générative et être conçue "sous la forme d'investissements progressifs du contenu". A côté de cela, elle ne peut pas se limiter au niveau purement taxinomique des significations lexicales juxtaposées, mais aborder également la dimension syntagmatique. Enfin, elle doit être générale, c'est-à-dire qu'elle ne peut pas se réduire au niveau d'un corpus spécifique, fût-il aussi large que le langage naturel, mais qu'elle doit offrir la possibilité d'analyser une grande variété de systèmes sémiotiques. Cette triple caractérisation montre bien quelle est la nature profonde du projet structuraliste greimassien. Greimas croit foncièrement en la construction algorithmique (cf. la dimension générative) de la sémantique/sémiotique, qui s'appuie entre autres sur la différenciation hiérarchique de plusieurs niveaux. Corollairement, il insiste non moins sur les ambitions universelles de la théorie dont le caractère général dépasse toujours la spécificité de certaines situations et de certains médias. Il va sans dire qu'une telle démarche laisse entièrement de côté les facteurs contextuels et subjectifs. Le succès et la popularité de la sémiotique greimassienne auprès des théoriciens de la littérature et de la culture sont le produit direct de ces hypothèses fondamentales (l'impact de cette théorie sémiotique a été telle qu'on n'a pas tardé à parler d'une "Ecole de Paris"). L'étude résolument scientifique des processus de signification ne pouvait pas ne pas fasciner les chercheurs en littérature, déçus par la critique impressionniste toujours en vigueur dans les universités des années 60 où les notions de "paraphrase" et d' "évaluation" subjective tenaient souvent lieu de seul outil méthodologique. C'est avec une telle approche normative et idiosyncratique que la sémiotique de Greimas a permis de rompre. En effet, ce que vise le projet de Greimas est l'exploration de structures autrement plus générales. De plus, Greimas semblait pouvoir garantir l'objectivité scientifique des analyses, qui devenaient par là vérifiables et généralisables. La formalisation à laquelle Greimas va vite recourir (et qu'il emprunte en partie à la linguistique de Chomsky, mais aussi à la phonologie et à la logique), est généralement considérée comme un grand atout de son système. Elle va permettre pendant un certain temps de laisser intact le rêve de percer finalement "les" caractéristiques essentielles de "la" littérature. Enfin, force est aussi de constater que dès ses premières publications Greimas ne se contente pas de réfléchir à partir d'exemples fabriqués pour les besoins de l'analyse, mais s'attaque à des énoncés réels, dont certains lui viennent même de la littérature. Certains disciples de Greimas se sont d'ailleurs spécialisés dans l'étude des processus de signification dans les seuls textes littéraires. Ce glissement progressif d'une théorie sémantique à une démarche d'inspiration plus sémiotique -où la construction du sens au niveau des structures linguistiques du mot et de la phrase est élargie à une recherche sur la composition sémantique d'un texte- est du reste déjà visible dans le développement même de Sémantique structurale. Le schéma actantielLes derniers chapitres du livre, qui abordent la dimension narrative des textes, ouvrent encore davantage l'objet de l'analyse. Dans le sillage des analyses de Propp sur le conte et de Lévi-Strauss sur le mythe, Greimas essaie de décrire la structure profonde globale des textes narratifs. Dans sa Morphologie du conte (1928), qui traitait d'un ensemble de contes de fées russes, Propp avait découvert qu'il était possible de définir le genre au moyen d'une séquence de 31 "fonctions" successives (les unes obligatoires, les autres facultatives) et d'un nombre limité de "dramatis personae". Malgré leurs mille et une différences apparentes, les contes de fées obéissent bel et bien, à un niveau profond, à un seul et même schéma de base, qu'il est possible de généraliser jusqu'à une certaine hauteur. Chez Greimas, les fonctions de Propp subissent une réduction draconienne à quelques fonctions de base fort abstraites. L'idée fondamentale est que la plupart des contes peuvent être ramenés à la structure suivante: "acceptation, respectivement rupture d'un contrat", le héros s'efforçant ensuite d'accomplir dans le réel l'état des choses jugé souhaitable. Décrit de manière à la fois plus économique et plus généralement applicable, le parcours narratif devient la réalisation d'un contrat qui amène le protagoniste à subir plusieurs épreuves afin de se montrer digne de son rôle de sujet proprement dit. Parallèlement, le grand nombre de personnages spécifiques de Propp se voit réduit à trois paires d'actants fonctionnels-syntactiques. La synthèse de cette approche est donnée par le célèbre "schéma acantiel", qui s'est imposé bien au-delà des seuls milieux sémiotiques:
Le facteur essentiel est l'axe reliant le sujet à l'objet et qui représente pour Greimas l'axe du désir. La dynamique narrative naît de l'expérience d'un certain manque et du désir subséquent ressenti par le sjet d'acquérir un objet de valeur (soit concret, soit abstrait). Le deuxième axe, celui du destinateur et du destinataire, est celui de la communication. La plupart du temps, le destinateur est un émetteur qui charge un sujet d'acquérir un objet pour le remettre ensuite au destinataire approprié. Le troisième axe est celui du pouvoir et de la lutte. La fonction de l'adjuvant consiste à aider le sujet dans ses efforts d'acquérir l'objet, alors que l'opposant a pour tâche de faire obstacle à la réalisation de ce désir. Bien entendu, le schéma actantiel permet qu'un même "acteur" assume plusieurs rôles actantiels. Inversement, il arrive aussi que plusieurs personnages représentent en fait le même actant. Enfin, il est également possible qu'un acteur change de rôle actantiel au cours du récit, surtout lorsque l'on a affaire à des structures narratives complexes où plusieurs trajets narratifs se laissent distinguer. Le seul fait qu'il soit toujours question de schéma "actantiel" et de rôles "actantiels", montre bien que Greimas n'opte pas pour une conception classique du personnage comme "être de papier", mais pour une approche éminemment fonctionnelle. Les actants sont en quelque sorte des rôles sémantiques, des fonctions "vides" qui peuvent être remplies de manière très variée dans le contexte discursif qui est le leur. Ce n'est qu'au niveau de la composante discursive -qui examine la couche lexicale et les structures thématiques d'un texte- qu'il devient possible d'analyser comment les actants se concrétisent en acteurs tangibles munis de propriétés particulières. L'absence systématique du terme conventionnel de personnage illustre également la méfiance de Greimas (et de bien d'autres structuralistes) à l'égard de toute lecture anthropomorphe. En effet, les actants/acteurs ne pas nécessairement représentés par des personnes individuelles, mais peuvent prendre la forme d'instances collectives, fonctionnant en groupe (l'armée, les apôtres), d'animaux (le renard, l'oiseau d'or), de choses (une baguette magique, des bottes de sept lieues) ou même de notions abstraites (le vent, l'honneur, l'amour, l'ordre social). Les publications ultérieures de Greimas ont affiné et précisé le schéma actantiel. Un premier changement concerne le fait que l'orientation polémique, ou pour le moins concurrentielle de bien des récits, a rendu nécessaire l'hypothèse des récits à sujets multiples. De tels sujets peuvent alors effectuer, en partie ou complètement, soit un parcours parallèle soit un programme opposé. Surtout dans ce dernier cas, il est parfaitement possible qu'en raison de leurs intérêts conflictuels ou opposés, les sujets en question en viennent à se heurter. Afin de décrire adéquatement cette orientation polémique de nombreux récits, Greimas a également introduit la possibilité de combiner plusieurs modèles actantiels, ce qui permet par exemple d'opposer un sujet et un anti-sujet désireux d'acquérir soit le même objet, soit un anti-objet. Pareil dédoublement ne se limite du reste pas seulement à la fonction sujet, mais se donne aussi pour les autres rôles, qui ont tous leur anti-rôle. Dans la logique actantielle, le préfixe anti n'a pourtant pas de connotations péjoratives en soi. De plus, Greimas a développé un métalangage spécifique, qui a permis de décrire avec davantage de précision les actants d'une part et leurs relations mutuelles d'autre part. Peu à peu, les actants "adjuvant" et "opposant" ont aussi été relégués à l'arrière-plan, en ce sens qu'ils ont été redéfinis plutôt comme des aspects projetés de la compétence du sujet. Dans la version évoluée du schéma, c'est en effet le sujet qui se taille la part du lion, mais la notion d'actant même se voit théorisée de manière moins naïve et statique. Ce qui va retenir l'essentiel des efforts de Greimas, c'est le processus complexe du devenir-sujet. Malheureusement, Greimas n'a jamais complètement traduit en pratique son élaboration théorique du schéma actantiel, malgré quelques amorces dans le Dictionnaire (qui est moins une dictionnaire qu'une encyclopédie). De même, il n'a jamais poussé à leur terme les changements d'accents qu'il n'a cessé d'apporter à son schéma. Le lecteur doit donc parcourir l'œuvre, elle-même un rien fragmentaire et composée de nombreuses études de cas, en vue d'en faire sa propre synthèse, s'il n'est pas obligé d'interroger de manière indirecte les réflexions de Greimas même sur les textes d'autrui. Le recueil Du sens. Essais sémiotiques (1970, 1983) et le livre Maupassant. La sémiotique du texte (1976), lecture exemplaire d'une nouvelle de Guy de Maupassant, restent à cet égard des textes clés.
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phase de manipulation |
phase de compétence |
phase de performance |
phase de sanction |
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faire-faire |
être-faire |
faire-être |
être-être |
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destinateur-émetteur |
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destinateur-évaluateur |
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faire-savoir |
devoir-faire |
faire |
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sujet (virtuel) |
sujet (actuel) |
sujet (réalisé) |
sujet (reconnu) |
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dim. cognitive |
dim. pragmatique |
dim. pragmatique |
dim. cognitive |
Ce schéma révèle aussi une certaine symétrie entre la maniulation et la sanction d'une part, qu'il est possible de décrire comme des phases cognitives et où le destinateur joue un rôle important, et la compétence et la performance d'autre part, qui relèvent plutôt du faire pragmatique.
Il ne faut pas commettre l'erreur de penser que tout récit ou toute séquence narrative comportent toujours chacune de ces quatre phases ou que ces quatre phases se produisent toujours dans cet ordre-là. Il est parfaitement possible qu'au niveau de la manifestation une ou plusieurs des phases demeurent absentes. Dans ce cas, c'est à la lecture théorique de les reconstruire. De la même façon, il est possible qu'en fonction de certaines caractéristiques du récit ou de certaines conventions génériques, l'une ou l'autre des quatre phases soit fortement accentuée. L'approfondissement psychologique se fera bien entendu surtout à travers une élaboration détaillée des phases de compétence et de manipulation, alors qu'un texte accordant une grande place à l'action des personnages mettra surtout l'accent sur la phase de performance.
La théorie greimassienne des processus de signification et de la narrativité ne se limite pas à l'exposé qu'on vient d'en faire. La composante narrative de la théorie concerne plus précisément un ensemble de règles qui gère l'enchaînement des événements d'un récit et examine la fonction actantielle des personnages qui y jouent un rôle. Au niveau le plus profond, c'est-à-dire le plus général, l'approche greimassienne permet une réduction plus poussé qui aboutit à une structure élémentaire de la signification, à un jeu de quelques oppositions fondamentales générant la dynamique narrative tout entière. Voici quelques exemples de telles oppositions fondamentales (dont l'idée, typiquement structuraliste, se donnait déjà clairement à lire dans les études de Lévi-Strauss): nature versus culture, individu versus société, vie versus mort, être versus paraître… Greimas articule ces oppositions au moyen de la théorie du carré sémiotique, qui module les oppositions classiques en distinguant entre les termes et leurs équivalents contradictoires, ce qui permet de les inscrire à l'intérieur d'une structure à quatre termes. L'opposition vie/mort, par exemple, se présente dès lors ainsi:
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vie |
mort |
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X
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non-mort |
non-vie |
Un tel carré sémiotique peut être lu de manière statique mais aussi de manière dynamique. Dans le premier cas il articule les oppositions élémentaires qui structurent un texte. Dans le second cas, on s'interroge sur la manière dont la signification se déplace via les axes verticaux et diagonaux du schéma. Ce sont en effet ces opérations-là qui fondent la dynamique narrative spécifique d'un texte. Elles ouvrent l'opposition binaire rigide, non pas seulement par la substitution de quatre catégories aux deux pôles contraires, mais aussi et surtout parce que les processus de transformation deviennent maintenant elles-mêmes analysables. Dans l'exemple précité, le passage de "vie" à "non-vie" peut ainsi être considéré comme un processus de dégradation que l'on peut lire, selon bien sûr les particularités du texte analysé, comme une maladie grave, une usure mécanique ou un arbre perdant ses feuilles.
Dit autrement, il ne suffit pas de faire déboucher l'analyse sur les niveaux les plus profonds de la production du sens, c'est-à-dire sur le niveau du carré sémiotique. une analyse sémantique pleinement satisfaisante doit pouvoir analyser non moins la trajectoire inverse, qui conduit du niveau de sens le plus abstrait à l'encodage concret d'un texte. Les schémas se muent alors en structures discursives (qui comprennent entre autres le recours à toutes sortes d'isotopies), les actants abstraits se transforment en des acteurs quasiment individuels. En ce sens, la théorie de Greimas est clairement structuraliste: l'analyse d'un signe y présuppose invariablement l'existence de plusieurs niveaux d'analyse hiérarchiquement interdépendants.
Algirdas Julien GREIMAS (1966). Sémantique structurale. Paris:
Larousse.
Claude LEVI-STRAUSS (1958). Anthropologie structurale. Paris: Plon.
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